Les champs de mes rêves

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    • Comment la méthode pour capturer une petite bulle d’air a de grands impacts sur le climat et la sécurité alimentaire 

      Publié à 19 h 36 min par Antoine Bocheux, le avril 18, 2021

      L’azote ? Il n’a pas de goût, pas d’odeur, il est invisible. Pourtant, nous baignons dedans. Cet élément chimique (N2) est l’un des plus abondants sur terre. Il constitue 78 % de l’air que nous respirons. Le paradoxe est que sous une forme assimilable par les plantes, il est rare. Elles le trouvent dans le sol, mais sont incapables de le capturer dans l’air. Elles en ont pourtant besoin pour fabriquer leurs acides aminés. Dans la nature, les plantes mortes se décomposent sur place et libèrent leur azote dans le sol. Il le restituera à son tour à une nouvelle génération de plantes. En agriculture, les plantes récoltées quittent le champ, emportant avec elles l’azote qu’elles ont accumulé dans leurs tissus. Le cycle est rompu.

      Le manque d’azote a longtemps été un facteur limitant des rendements agricoles. Empiriquement, dès les débuts de l’agriculture, les agriculteurs ont introduit dans leurs rotations des légumineuses pour palier ce manque. Du soja en Chine, des pois chiches en Inde, des pois et des lentilles au Moyen Orient et en Europe, des arachides en Afrique, des haricots en Amérique. Ces plantes peuvent pousser dans un sol pauvre en azote. Elles ont trouvé la clé pour le capturer dans l’air : une symbiose avec des bactéries.

      Cette symbiose a lieu dans le sol. Sur les racines des légumineuses sont accrochées des nodosités, de petites boules rondes mesurant de 1 à 5 millimètres. Chacune de ces petites sphères abrite des centaines de milliers de bactéries qui transforment l’azote de l’air sous une forme assimilable par la plante. En échange, grâce au produit de sa photosynthèse, la plante nourrit les bactéries. Ces légumineuses, également appelées protéagineuses, sont riches en protéines ce qui les rend intéressantes pour l’alimentation humaine comme pour l’alimentation animale.

      En Europe, malgré leur culture pendant des siècles, des jachères ont été nécessaires pour palier le manque d’azote dans les sols. A partir du 15ième siècle en Flandre, de nouveaux assolements ont été découverts : des prairies temporaires avec des légumineuses comme la luzerne et des cultures de légumineuses ont remplacé les jachères. Cela a permis d’élever plus de bétail et par conséquent de fournir plus de fumier, riche en azote, pour fertiliser les champs. Les rendements ont doublé sans main d’œuvre supplémentaire ni nouveau matériel. Ce système de rotation s’est généralisé en Europe au 19ième sièclei.

      Au 20ième siècle, la synthèse chimique de l’azote a permis à l’agriculture de s’affranchir des légumineuses et du fumier. Grâce à l’utilisation de gaz naturel ou de charbon qui fournissent l’énergie nécessaire pour transformer l’azote de l’air en ammoniac assimilable par les plantes. Ce que les légumineuses font avec l’énergie solaire captée par les plantes, la chimie de synthèse le fait en utilisant les énergies fossiles … elles mêmes issues de l’énergie solaire captée par les plantes il y a des millions d’années.

      Cette énergie fossile bon marché est la clé pour disposer en abondance d’engrais azotés. Accompagnée par une mécanisation de l’agriculture, elle aussi tributaire des énergies fossiles, elle a permis d’augmenter les rendements agricoles tout en diminuant le nombre d’agriculeturs. Comme toute technique, l’utilisation de l’azote chimique de synthèse est ambivalente. Pour supporter cette abondance d’engrais il a fallu développer des semences capables de pousser avec ce surplus d’azote qui les rendent plus fragiles ; ce qui a nécessité l’emploi de pesticides. Cette dépendance vis à vis des énergies fossiles s’est accompagnée d’une perte de la souveraineté alimentaire des régions avec leur spécialisation dans la culture ou dans l’élevage.

      L’influence de l’azote de synthèse va au-delà. Au niveau local, le surplus épandu qui n’est pas absorbé par les cultures pollue l’eau. Dans les régions spécialisées dans l’élevage, le lisier trop abondant pour être utilisé comme engrais dans les cultures finit dans les rivières et les eaux côtières où il nourrit les algues vertes.

      Qui dit énergies fossiles dit également gaz à effet de serre. Outre le CO2 émit pour synthétiser l’azote avec des énergies fossiles, l’épandage d’engrais azotés produirait « du protoxyde d’azote, une substance au pouvoir réchauffant 265 fois supérieur au CO2, qui reste dans l’atmosphère plus longtemps qu’une vie humaine »ii

      Devant ces constats, l’agriculture évolue pour diminuer les impacts de l’utilisation de l’azote de synthèse. L’agriculture biologique est pionnière sur ce point : son cahier des charges interdit l’utilisation d’engrais de synthèse et elle prône l’utilisation de légumineuses et l’association de l’élevage et des cultures sur une même ferme.
      Des efforts sont également entrepris en agriculture conventionnelle. Les doses d’engrais sont réduites, les épandages fractionnés. L’agriculture de conservation va plus loin avec l’intégration de légumineuses en association avec les cultures et dans les rotations pour réduire plus significativement l’usage d’engrais de synthèse.

      Le recours aux légumineuses et l’association des cultures et de l’élevage sont les clés pour réduire l’utilisation des engrais chimiques de synthèse. Selon l’agronome Marc Dufumier, cela permettrait même de s’en passer complètementiii. Sans développer de nouvelles techniques dont l’ambivalence entraînera nécessairement des effets secondaires défavorables.Au delà de ce débat, il est intéressant de prendre conscience de la dépendance de notre agriculture aux énergies fossiles et de son impact sur le climat. L’utilisation des légumineuses pour capturer l’azote de l’air est une occasion de remplacer, au moins en partie, les énergies fossiles par l’énergie renouvelable du soleil.

      i Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde : Du néolithique à la crise contemporaine, Seuil, 705 pages, 2002
      ii https://beta.reporterre.net/L-utilisation-d-engrais-azotes-s-accelere-et-menace-l-Accord-de-Paris
      iii https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-09-mars-2021

      Posté dans Agriculture, Histoire, La Technique | 0 Commentaire
    • Quand les arbres se remettent en mouvement

      Publié à 20 h 24 min par Antoine Bocheux, le mars 21, 2021

      Depuis le 20 mars nous avons changé de saison pour rentrer dans le printemps Nous quittons les longues nuits d’hiver pour rentrer dans une période où les jours sont plus longs que les nuits. 20 mars, 19 mars, 18 mars. La végétation semble la même, un changement est difficilement perceptible. Les plantes semblent immobiles. Cette immobilité n’est qu’une illusion. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les arbres. Le 1er mars leurs silhouettes sont encore complètement dénudées comme un dessin à l’encre de Chine. Dans les premiers jours de mars, les premières feuilles apparaissent sur les arbustes. C’est le retour du vert tendre des feuilles dans la palette de couleurs de la nature. Les jours passent et les arbres semblent toujours figés.

      Les premiers bourgeons des arbres commencent à éclore

      Au bord des chemins, le mouvement est perceptible de semaines en semaines, les fleurs continuent d’amener des taches de couleur. Malgré des températures parfois plus fraîches qu’en février, l’allongement de la durée des jours est propice à leurs éclosions. Les stellaires holostées amènent une touche de blanc sur les talus où elles poussent en abondance. Le jaune des ficaires et le bleu des pulmonaires sont toujours présents en abondance. Le rose fait timidement son retour avec les premières fleurs d’oseilles sauvages et de géraniums Herbe à Robert. Près des fossés, les feuilles sont de plus en plus variées et laissent deviner l’exubérance de la végétation qui nous attend en avril et en mai. Les feuilles en forme d’étoile des boutons d’or sont déjà nombreuses. Les premières feuilles de bardanes, rugueuses et épaisses font leur apparition. C’est toujours avec plaisir que je froisse la première feuille de berce de l’année pour retrouver son odeur caractéristique, très puissante et difficilement descriptible. Un étonnant mélange de panais et noix de coco. Derrière l’uniformité du vert des feuilles, se cache une infinie diversité, de formes, de textures et d’odeurs.

      Au cours du mois, les journées passent et la durée des jours s’allonge. Et puis, un jour, en levant les yeux au ciel, une tâche de couleurs fait sans crier gare son retour dans les houppiers de certains arbres. Les houppiers sont hauts, difficile de voir exactement ce qui se passe depuis le sol. Pour cela je me rends à la lisière d’une prairie et d’un bois. Le 20 février tout semblait immobile ici, hormis les fleurs de noisetiers dont l’exubérance détonnait avec le vert uniforme de la prairie et les arbres dégarnis. Le 20 mars changement de décor : la prairie est recouverte de cardamines des prés et les premières feuilles de charme commencent à capter la lumière du soleil. Avec leurs délicates fleurs blanches et roses, les cardamines sont un régal pour les yeux. Pour le palais aussi, ces fleurs me rappellent le souvenir d’une journée plantes sauvages et comestibles avec les Jardins D’Isis. L’occasion de découvrir que leur saveur pimente agréablement les salades.

      En lisière du bois, j’ai tout le temps de regarder de plus près les bourgeons des charmes et des chênes. Les tâches vertes que j’ai vu tout à l’heure sont celles de charmes fraîchement débourrés. Les bourgeons des chênes commencent à gonfler, mais leurs écailles restent fermées.
      Observer à hauteur d’homme le débourrage des bourgeons de charme est un moment privilégié. Comme une boîte à bijoux, ils s’ouvrent pour libérer leur trésor. Enroulés tout l’hiver à l’abri de leurs coffrets d’écailles, de petites feuilles et de petites tiges commencent à s’étirer vers la lumière. Ce moment éphémère où le pétiole d’une jeune feuille vert tendre est encore recouvert par les écailles du bourgeon qui l’ont protégé tout l’hiver permet de visualiser avec notre perception limitée le mouvement des arbres. Les feuilles, les tiges, les fleurs, tout est déjà là en miniature dans le bourgeon en train de s’ouvrir, prêt à grandir et s’étirer vers la lumière du soleil.

      • Le débourrage d’un charme
      • Gros plan sur l’éclosion d’un bourgeon de charme
      • Cardamine des prés
      • Stellaire holostée
      Posté dans Nature | 0 Commentaire | Tagué Arbres, botanique, Nature, Photos, Printemps
    • Les fleurs de février, prémices du printemps

      Publié à 16 h 58 min par Antoine Bocheux, le février 21, 2021

      Décembre et janvier furent monochromes. Sous leurs lumières grises et blafardes, les silhouettes des arbres dénudés se détachaient. Dans les derniers jours de janvier, une première tache de couleur est apparue. C’était une ficaire, une petite renonculacée à la feuille en forme de cœur vert luisant. Son jaune vif et brillant contrastait avec la pâleur du vert de l’herbe et du bleu gris du ciel. Une petite touche de jaune, premier prémisse du printemps. Février arrive. Petit à petit, les bords des chemins reprennent des couleurs. Pas encore le feu d’artifice du printemps. Déjà de quoi attirer le regard vers les bas-côté, ralentir le pas et se baisser pour observer ces premières fleurs de l’année de plus près.

      En ce mois de février, les gelées sont encore fréquentes et tempèrent l’exubérance de la végétation. Le mince tapis de chlorophylle qui recouvre le sol n’est pas bien épais. Les ficaires ne mesurent que quelques centimètres. Cela ne les empêche pas de prendre leurs aises et de le surplomber. Le jaune de leurs fleurs brille de mille éclats au dessus de cette végétation assoupie où les orties ne sont encore que frêles pousses qui pointent à peine le bout de leurs piquants. Elles attendront des jours plus longs et ensoleillés pour grandir et fleurir. Les ficaires ont choisi une autre stratégie en fleurissant à contre-courant. Le temps est compté pour elles, mais l’espace est dégagé. Dans quelques semaines le jaune de leurs fleurs va s’estomper et ne sera plus qu’un souvenir.

      Début février les taches de couleurs sont encore rares. Alors, quand le regard croise la grosse boule jaune d’un ajonc en fleurs il est saisi par ce feu d’artifice de couleurs. A regarder sans modération; éviter de toucher : les épines sont vraiment piquantes ! Les jours passent, d’autres teintes entrent discrètement en scène. Le mauve des fleurs de pulmonaires égaye ça et là les abords des fossés. Elles émergent au-dessus de leurs feuilles tachetées. Elles sont rares et discrètes. L’inverse des véroniques de perse qui se plaisent dans les cultures et les potagers. La discrétion de leurs petites fleurs est compensée par leur nombre. Par endroit, elles forment une vaste mosaïque de points bleus qui recouvrent le sol. Combien de fleurs pour constituer ce patchwork. Des centaines ? des milliers ? Peut-être plus encore ?

      Le plus spectaculaire reste à venir avec la floraison des noisetiers. Leurs chatons, porteurs de millions de grains de pollens, font penser aux décorations sur les sapins de noël. La finesse en plus. En les regardant à la loupe, on parvient à distinguer les étamines des fleurs mâles qui pointent au bout de ces guirlandes suspendues sur les branches. Les fleurs femelles sont plus discrètes. Il faut s’approcher pour les distinguer ; une sorte de petit bouton brun coiffé d’un chapeau rouge.

      La fin du mois approche. Les fleurs de prunellier commencent à éclore, faisant apparaître ça et là des touffes d’une blancheur étincelante.

      L’apparition de ces premières fleurs est annonciatrice d’une nouvelle saison, d’un nouveau cycle. Le retour du cri puissant des grues cendrées nous rappelle que nous ne sommes pas les seuls à ressentir que le printemps approche. Au moment où le changement climatique modifie les cycles de la nature et le Covid les cycles de ne nos modes de vie, il est rassurant de voir le cycle des saisons se perpétuer. L’an dernier les noisetiers, à cause de la sécheresse, ont perdu une partie de leurs feuilles dès le mois de juillet. Il est réconfortant de les retrouver resplendissants. Quant à nous Homo Sapiens, peut-être pas si sage que ça, nous nous préparons à vivre un deuxième printemps avec un nouveau prédateur qui nous menace : le Covid. La présence de ce virus nous oblige à faire évoluer nos modes de vie. Comme les mésanges qui changent leur période de reproduction pour s’adapter au changement climatique ou les chevreuils qui quittent les bois la nuit pour se nourrir dans les milieux ouverts que nous avons créés. Autant d’exemples tirés du numéro de la revue Salamandre de février 2021 qui titre « l’évolution sous nos yeux ». Le cycle des saisons, lui, continue son cours. Il nous apporte au moins une certitude : la durée des jours va s’allonger et le printemps approche !

      • Ficaire
        Ficaire
      • Ficaire
        Ficaire
      • Pulmonaire
        Pulmonaire
      • Fleur de noisetier mâle
        Fleur de noisetier mâle
      • Fleur de noisetier femelle
        Fleur de noisetier femelle
      • Le retour des grues cendrées
        Le retour des grues cendrées
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    • Rencontre inattendue avec un chevreuil

      Publié à 15 h 58 min par Antoine Bocheux, le février 6, 2021

      Le monde des photographies animalières sur papier glacé semble parfois lointain et inaccessible. Ces images féeriques servies sur un plateau sont-elles vraiment réelles ? La nature existe-t-elle encore en dehors des réserves ? D’ailleurs savons nous encore ce qu’est la nature ? Pour la trouver, il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde. Simplement, marcher le long des chemins et prendre son temps. Apprendre à regarder, à écouter, à sentir, à toucher. Le monde des plantes se dévoile alors petit à petit. Il faut du temps pour apprendre à les observer, s’éloigner des villes et des vastes étendues de monocultures. Avec ses chemins creux, sa mosaïque de prairies, de champs et de bois, le bocage est un lieu privilégié pour l’observer. Les vacances sont l’occasion de se détacher des écrans et de marcher lentement. Suivre le fil rouge des chemins pour déambuler dans ce labyrinthe entre les clochers et les hameaux. Et parfois, avoir la chance de faire des rencontres impromptues avec les animaux.

      Une de ces rencontres me revient en mémoire. C’était dans le bocage de la Gatîne dans les Deux-Sèvres. Le temps était anormalement pluvieux pour un mois de juin. La végétation resplendissait grâce à cette pluie bienfaisante. Après avoir marché toute la journée, je profitais des dernières heures du jour pour continuer à flâner sur les chemins. Il avait beaucoup plu l’après midi. Après les averses, j’avais eu la chance d’admirer un bel arc en ciel. Autour de moi les plantes étaient partout. Les digitales pourpres formaient de belles tâches rouges visibles de loin. En m’arrêtant pour les photographier, j’avais longuement observé des bourdons s’engouffrer à l’intérieur. Plus loin, je me demandais quel animal pouvait bien loger dans le tronc creux d’un vieux trogne.

      Les plantes étaient exubérantes, les animaux discrets. J’entendais le chant des oiseaux sans les apercevoir. Sous les averses, je croisais des escargots et des limaces qui se hasardaient à traverser le chemin. En me baissant pour observer de plus près les fleurs, je découvrais une profusion d’insectes que je n’aurais pas imaginée si je ne m’étais pas baissé. La nature était bien là autour de moi, dans le long couloir formé par les haies à la lisère des champs et des chemins. Il suffisait de prendre le temps de mettre mes sens en éveil. Elle était différente de celle que l’on découvre en photo ou dans les documentaires où les grands animaux tiennent souvent une place prépondérante. Je n’espérais pas les croiser. J’imaginais qu’ils pourraient être là, mais je les pensaient trop craintifs pour espérer croiser leur regard sans me camoufler pendant des heures sous un affût.

      Je continuais à observer les arbres les fleurs et les insectes. Je cherchais des ouvertures derrière la végétation, curieux de découvrir les champs et les prairies abrités du regard par les haies. Tout à coup, en entrant dans une prairie je me suis retrouvé nez à nez avec un chevreuil. Nous sommes restés tous les deux figés un court instant, aussi surpris l’un que l’autre par cette rencontre impromptue. Et fugace… Je n’ai pas pu retenir un mouvement brusque qui a anéanti tout espoir de la prolonger. J’ai continué ma flânerie crépusculaire en prenant soin de ne pas avoir de mouvement brusque au moment de m’aventurer à l’entrée d’une nouvelle parcelle. Les minutes passent, je ne vois plus l’ombre d’un chevreuil. Au moment où je n’y crois plus, surpris, je me trouve de nouveau face à un chevreuil. Cette fois, il est plus loin de moi. Je reste immobile. Je prends le temps de l’observer. Tous mes sens sont en éveil, attentifs à mes mouvements comme aux siens. Les minutes passent, il continue de m’observer, impassible.

      La scène me semble presque irréelle. Une haie, un chemin, un champ de blé. A l’horizon, le hameau où se trouve le gîte où je loge. Ce paysage familier prend une autre dimension. Une face cachée de la nature se dévoile à moi. L’émotion est forte. Le temps est comme suspendu, je sens le caractère éphémère et fugace de cette rencontre. Pendant de longues minutes, je reste immobile, je n’ose pas bouger. Au bout d’un moment, je ne résiste pas à la tentation. Avec d’infinies précautions je sors mon appareil. Il continue à me fixer sans bouger. J’ai le temps de prendre plusieurs photos au téléobjectif. Je m’avance doucement, il ne bouge pas, je reprends quelques photos. Je continue … et il s’enfuit, disparaissant avec légèreté dans le champ de blé. La nuit va bientôt tomber, il est temps de rentrer. Je reprends le fil des chemins en pensant à lui. Il est peut-être à quelques mètres de moi, caché derrière une haie. Cette pensée me réjouit et rend mes pas plus légers.

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    • Planter des arbres ou laisser pousser les arbres ?

      Publié à 12 h 18 min par Antoine Bocheux, le janvier 10, 2021

      Les plantations d’arbres bénéficient d’une image positive auprès du grand public. Planter des arbres est valorisant. On finirait, presque, par oublier que les arbres poussent aussi tout seuls. Qu’ils ont poussé tout seuls pendant des centaines de millions d’années. Qu’ils se sont très bien portés sans nous.

      Leurs graines peuvent patienter dans le sol des années avant de germer quand l’occasion se présente. Les animaux et le vent les transportent sur des kilomètres. Prenez le temps de regarder ce qu’il se passe au bord des chemins. Vous y croiserez probablement de jeunes arbres qui deviendront grands. S’ils ne sont pas fauchés par une débroussailleuse. Dans les friches, des arbres germent sous les ronces. Laisser faire la nature pendant quelques décennies. Le roncier se métamorphose en un bois riche en biodiversité. Gilles Clément appelle ces terres oubliées par les hommes le tiers paysage. Il a constaté qu’elles sont infiniment plus riches en biodiversité que les forêts plantées et exploitées. Elles abritent de la biodiversité, elles filtrent l’eau, elles absorbent du CO2. Alors, prenons le temps de nous poser une question naïve, pourquoi plante-t-on des arbres puisqu’ils poussent tous seuls ?

      La première raison qui vient à l’esprit est qu’il ne peuvent pas partout pousser tout seuls. Qu’ils ont besoins d’être arrosés et protégés. C’est vrai dans certains cas, peut-être moins souvent qu’on ne le pense. En laissant le temps à la nature, des graines d’arbres finiront par arriver, portées par le vent ou les animaux. Quand elles germent, il est surprenant d’observer la résilience aux sécheresses des jeunes arbres qui en sont issus. La sélection naturelle opère ici, ce sont les les mieux adaptés au sol et au climat qui occupent le terrain. Ils sont moins sensibles à la sécheresse que les jeunes arbres que l’on plante dans nos jardins. Quant à la protection contre les chevreuils, un épais roncier semble aussi efficace que des manchons en plastique. Alors pourquoi vouloir absolument planter des arbres ? Ne pas laisser le temps à des friches d’évoluer naturellement en forêt ? Certes dans ce cas, il n’est pas possible de choisir les essences mais n’est-il pas plus judicieux de laisser la nature procéder à ce choix ? La question mérite d’être débattue. Certaines entreprises se vantent de planter des arbres pour compenser leur emprunte carbone, pourquoi ne proposent-t-elles pas également de protéger des friches pour les laisser évoluer naturellement en forêt ? Il n’y a pas de raison que cela absorbe moins de carbone et c’est meilleur pour la biodiversité.

      La question de la plantation des arbres se pose également avec acuité dans les forêts exploitées pour leur bois. Faut-il absolument planter des arbres pour couper du bois ? Ici plusieurs options sont possibles. Une alternative est de planter en monocultures de jeunes plants, généralement des pins maritimes ou des pins douglas, sélectionnés pour produire un maximum de bois en un minimum de temps. Le mode opératoire se rapproche ici de la monoculture intensive de maïs. La plantation des arbres s’accompagne de labours, d’engrais pour accélérer leur croissance et de pesticides pour protéger ces monocultures fragiles. La récolte, mécanisée, se fait en procédant à des coupes rases sur plusieurs hectares. Ces coupes à blanc exposent les sols. Ils ne sont plus abrités des rayons du soleil l’été et de la morsure du froid l’hiver. Cela les fragilise et les soumets à l’érosion1. Les souches et le bois mort sont ramassés pour extraire un maximum de bois énergie. Au détriment des champignons et des insectes qui ne peuvent vivre sans bois mort et disparaissent. Les oiseaux cavernicoles et les chauves souris ne trouvent plus de troncs creux pour nicher. Leur absence favorise la prolifération des insectes parasites dont ils se nourrissent normalement. Mis à part d’absorber du CO2 et de fournir du bois énergie il est difficile de trouver des vertus écologiques à ces champs d’arbres. La protection de la biodiversité et la filtration de l’eau sont ici délaissées.

      Il est également possible de prélever du bois en respectant la nature en futaie irrégulière sous couvert. Ici les forêts comportent plusieurs essences. Les arbres ont des âges différents. On ne pratique pas de coupe rase, mais un débardage sélectif plus respectueux de la vie des sols . Ces prélèvements plus légers et plus réguliers permettent de maintenir suffisamment de diversité en forêt pour que la faune et la flore puisse s’y épanouir. Des îlots de vieux arbres et du bois morts sont conservés. Pour assurer le renouvellement des arbres prélevés la régénération naturelle est privilégiée. Cela permet d’économiser les coûts des plants et de la plantation. Sur le court terme ce type de sylviculture est moins rentable que la plantation de monoculture. Sur le long terme elle permet aux propriétaires forestiers des revenus plus réguliers et la production de bois à plus haute valeur ajoutée. Pour la société ses bienfaits sont incomparables : protection de la biodiversité, filtration de l’eau, création de lieux propices à la promenade et pourquoi pas au tourisme. Devant ce bilan la question se pose. Ne serait-il pas plus judicieux de favoriser la futaie irrégulière plutôt que de planter des monocultures de résineux ?

      Pour conclure un autre constat s’impose. Les vieux arbres sont rares, en France seul 21 % des forêts on plus de cent ans2. Il est important de les protéger. Que rencontrer un arbre mature ou sénescent soit encore une réalité, pas seulement une vue de l’esprit. Ce sont eux qui abritent le plus de biodiversité et absorbent le plus de CO2. Là aussi, des efforts importants sont à faire, même s’ils sont moins spectaculaires que la plantation d’arbres pour communiquer auprès du grand public.

      Malheureusement on constate que c’est parfois l’inverse qui se produit. Quand de veilles forêts de feuillus sont victimes de coupes à blanc pour être remplacées par des plantations de monocultures de pins douglas, la plantation d’arbres est indiscutablement un recul. La vigilance s’impose sur ce sujet qui nous concerne tous. C’est une évidence nous ne reverrons jamais de notre vivant les forêts centenaires victimes de coupes à blanc, leur perte est irréparable à l’échelle d’une vie humaine.

      Pour aller plus loin 

      Alain-Claude Rameau, Nos forêts en danger, Atlande, 160 pages, 2017

      1https://reporterre.net/La-coupe-rase-une-aberration-ecologique-qui-menace-nos-forets

      2P 14 https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/180906_publiff_bd.pdf

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    • Quand les arbres interrogent

      Publié à 15 h 24 min par Antoine Bocheux, le décembre 13, 2020

      Les paysages changent en cette fin d’automne propice aux longues promenades. Les journées sont plus courtes, la grisaille plus fréquente. Quand il se montre, le soleil, plus bas dans le ciel, se fait plus discret. Sa lumière rasante donne à voir de nouveaux reliefs, de nouvelles nuances de couleurs. La nature, elle aussi, se fait plus discrète. Après les premières gelées blanches les prairies semblent figées. Seules quelques touffes de cardères épargnées par la fauche dressent leurs silhouettes monochromes et leurs donnent du relief.

      La couleur, c’est dans les bois qu’il faut la chercher. Au loin, les taches jaunes des feuilles de chêne attirent le regard. Alors que beaucoup d’essences ont déjà perdu leurs parures, elles s’obstinent à s’accrocher aux branches et virent, petit à petit, au marron. Approchons nous. Il faut de bonnes chaussures pour traverser la prairie gorgée d’eau. A chaque pas, elle expulse quelques gouttes d’eau ; comme une éponge trop imbibée qui ne peut plus la retenir. La démarche se fait plus souple pour atténuer les éclaboussures, elle est rythmée par leurs claquements réguliers. Une fois franchi l’orée du bois, changement d’atmosphère. Les pas du promeneur sont amortis par la douceur aoûtée d’un épais tapis de feuilles mortes. Les pieds sont au sec. Sous les arbres, le sol absorbe l’eau, il ne laisse pas l’érosion emporter le précieux liquide.

      Même en sommeil, les arbres sont partout. Ils façonnent le paysage, lui donne son relief. De tous les côtés où porte le regard, il rencontre leurs silhouettes. Ce n’est que la partie visible de l’iceberg, sous le tapis de feuilles mortes leur dense réseau de racines occupe minutieusement le terrain. Leurs présences est tellement évidente que parfois le promeneur ne les remarque plus. Pourtant, sans même y penser, près d’eux il ressent un certain bien-être. Même dépourvus de leurs feuilles, ils font écran aux frimas du vent. Le bruit des pas, comme le son de la voix se fait plus feutré Des odeurs agréables se dégagent du sous bois. Petits bonheurs de la vie qui donne envie d’y retourner sans trop y réfléchir, simplement pour le plaisir de marcher et de méditer dans un lieu apaisant.

      Parfois, sa méditation invite le promeneur à s’interroger sur ces compagnons bienfaisants qui rendent plus agréable sa promenade. Compagnons ? Le mot n’est peut-être pas le plus approprié. Bien sûr, les arbres partagent nos existences, nous avons besoin d’eux. Mais nos vies sont tellement différentes qu’il est difficile de les considérer comme nos semblables. Ce sont leurs différences, leur altérité qui sont fascinantes. En ce début d’hiver, leurs feuilles tombées au sol, on peut de nouveau les contempler dans un dépouillement étonnant. Ils semblent à la fois morts et vivants. Leurs troncs et leurs houppiers ressemblent à des squelettes dépourvus de toute vie. Constitués de bois ce n’est jamais qu’un amoncellement de cellules mortes protégeant sous son écorce une fine couche de vie. Pour voir la vie qu’ils portent en eux, il faut les approcher de près et porter son regard sur les bourgeons qui attendent le printemps pour éclore. Comme une mousse qui se dessèche et reprend vie après une sécheresse, ils attendent patiemment le renouveau du printemps pour retrouver leurs feuillages; de nouveau fabriquer des sucres avec la photosynthèse, reprendre leur croissance, leur mouvement vers la lumière.

      Morts et vivants en même temps, ils marquent si intensément le paysage qu’il se confondent avec lui, se dérobant à notre regard. Ils déconcertent. Leurs troncs sont comme des archipels portant des chapelets de bourgeons. L’épaisseur du temps transformée en bois pour mieux occuper l’espace, capter l’eau et la lumière. La promesse d’une vie nouvelle qui va éclore sur son socle de bois.

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    • Rêver avec des mots

      Publié à 18 h 01 min par Antoine Bocheux, le novembre 14, 2020

      Un blog sans image peut sembler désuet. A l’heure des réseaux sociaux et de la surinformation, les images règnent en maître sur le web. L’attention est devenue une denrée rare, les slogans et les photos sont mieux armés pour la saisir qu’une longue suite de caractères noirs sur fond blanc. Alors, pourquoi continuer à écrire des textes jetés dans l’océan du web comme une bouteille à la mer ?

      L’utilisation d’images dans un blog semble aller de soi. Techniquement, cela ne pose aucune difficulté. Avec les progrès de l’informatique, prendre des photos ou se filmer n’a jamais été aussi simple. Il y a vingt ans, ce n’était pas le cas, les photographies étaient moins nombreuses sur le web et les vidéos étaient rares. Aujourd’hui elles sont plébiscitées par les internautes. L’utilisation de photos est devenue la norme dans la presse comme dans les blogs. Les blogs vidéo sont populaires. Continuer à tenir un blog sans utiliser d’images semble incongru. Trouver le chemin pour rencontrer des lecteurs est hasardeux. En accrochant l’attention, instantanément, sans effort, les images peuvent rendre ce chemin moins hasardeux. Alors pourquoi ne pas y avoir recours ?

      Tenir est un blog n’est pas une démarche anodine. Cela demande tu temps, de la réflexion, de l’attention. Il n’est pas évident de transmettre des idées, des questionnements, des intuitions. Toutes ces petites choses issues de réflexions qui font la singularité d’une personne. Fluctuantes et fragiles, elle ne se laissent pas facilement saisir, leurs contours restent flous, elles glissent dans le cerveau comme l’eau sur la peau. Elles l’imprègnent et restent toujours en mouvement. Les mots sont nos meilleurs alliés pour les fixer. Pour saisir l’abstraction, l’infiniment petit, l’immensité de l’univers, l’épaisseur du temps ils sont irremplaçables là où les images sont inopérantes.

      Les photographies sont de peu de secours pour exprimer les champs de mes rêves. Elles permettent de saisir un instantané du monde visible, elles sont inutiles pour entrouvrir les portes de l’invisible. L’odeur de la terre après la pluie, le souffle du vent sur la peau, le bruit des pas dans les feuilles mortes leurs échappent. Elles ne peuvent pas saisir les racines des arbres cachées sous la terre entrelacées par les hyphes des champignons ni les bactéries qui pullulent dans nos corps et sous nos pieds. Elles passent au travers de concepts comme la nature ou la culture. Les mystères du carbonifère leur échappent.

      Autant d’exemples de sujets déjà évoqués dans les champs de mes rêves que seuls les mots permettent de saisir. S’ouvrir à leur présence constitue un voyage immobile pour appréhender différemment la réalité à travers ce qui échappe au regard. Les mots sont le seul véhicule qui rendent ce voyage possible. Leurs contours restent flous, leurs interprétations fluctuantes. En les parcourant à son rythme chacun peut se les approprier. La lecture permet ce lent processus qui aide à appréhender ce que nos sens ne peuvent percevoir, à repousser les limites de notre représentation de l’espace et du temps.

      Les mots permettent aux penseurs de nous transmettre les idées et les concepts que nous ne pouvons pas saisir. Aux poètes de révéler ce que nous ne percevons pas. Aux scientifiques d’expliquer comment leurs observations et leurs hypothèses permettent de se représenter la réalité. Cette élargissement de la réalité au-delà du visible est propice aux songes et aux rêves. Il élargit l’horizon dans lequel déambule la pensée.

      Les champs de mes rêves ne peuvent pas s’exprimer autrement qu’avec des mots. Ils voguent paisiblement dans l’immensité de l’océan du web, prêts à être partagés avec les lecteurs qui croiseront leurs routes, en espérant leur ouvrir de nouveaux horizons.

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    • Le pot de confiture de l’information

      Publié à 14 h 22 min par Antoine Bocheux, le octobre 18, 2020

      Une des singularités de notre époque est la profusion d’informations auxquelles nous avons accès. Avec Internet, elles sont partout autour de nous. Elle se répandent sous forme d’un flot ininterrompu. Comme si nous avions un accès illimité à un placard sans fond rempli de pots de confitures tous plus délicieux les uns que les autres sans avoir le temps de tous les goûter. L’accès à cette manne est une chance et nous offre des possibilités inédites pour nous instruire, nous informer ou nous divertir. Elle nous expose aussi à de nouveaux écueils. Nul n’est à l’abri d’une indigestion en mangeant trop de confiture …

      Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité l’accès à l’information était limitée, sa transmission était principalement orale. La majorité de la population ne savait ni lire ni écrire, l’écrit était réservé à une élite, les livres étaient rares et chers, leur contenu souvent censuré. Les occasions de découvrir de nouveaux savoirs ou de nouvelles histoires étaient rares. L’alphabétisation , la profusion de livres édités, le foisonnement de la presse et la généralisation de la radio et de la télévision ont changé la donne au 20ième siècle. La possibilité de découvrir de nouvelles connaissances et de nouvelles histoires par delà les frontières géographique et les générations devient la norme.

      Au 21ième siècle,l’accès à l’information connaît une seconde explosion avec Internet. Il est maintenant possible de suivre les émissions de radio ou de télévision que l’on a pas le temps de regarder en direct. Il n’est plus nécessaire de se rendre dans une bibliothèque ou dans une librairie pour connaître la liste des livres disponibles sur un sujet pointu. Les barrières physiques limitant ou ralentissant l’accès à l’information sautent. Tout va beaucoup plus vite.

      Dans le même temps, le volumes et la diversité des sources disponibles explosent. Pendant longtemps ont pouvait mesurer l’épaisseur du savoir en comptant les millions de livres archivés dans les bibliothèques nationales. Aujourd’hui plus personne ne se risque à estimer combien de milliards de pages sont accessibles sur le web. Chaque personne physique ou morale peut pour un coût modique publier sa production sur le web. Des sources dont l’accès était confidentiel sont maintenant accessible à tous et de nouvelles sources apparaissent : rapports des services de l’État, des entreprises ou des associations, encyclopédies collaboratives, archives numérisées, articles scientifiques, blog, réseaux sociaux … J’arrête là cette liste qui prend des airs d’inventaire à la Prévert alors qu’elle est loin d’être exhaustive !

      L’accès à cette profusion est une chance. Les générations qui nous en précédées auraient sûrement eu de la peine à se l’imaginer. Nous avons tous accès à plus de sources d’informations que les élites au 19ième siècle. Et en plus, sans nous déplacer depuis notre bureau, notre fauteuil, dans les transports, en voyage … ou que nous soyons. Il nous reste juste à choisir ce qui nous intéresse dans cette masse.

      Le choix n’est pas forcément évident. Que faire face à cette profusion : s’instruire mais sur quels sujets ? Se divertir mais en lisant quel roman ou en regardant quelle série ? Dans notre armoire sans fond remplie de pots de confitures, comment être sûr de ne pas manquer ses parfums favoris ? Le nombre de pots étant illimité, nous sommes sûr d’attraper une indigestion avant de tous les avoir goûtés. Impossible d’y couper, il faut choisir !

      Le choix est parfois douloureux. Même en créant ses propres filtres, la profusion est telle que nous sommes nombreux à partager cette frustration ne pas avoir le temps de lire, d’entendre ou de regarder tout ce qui est intéressant. Cette frustration se transforme parfois en inquiétude de rater une information importante.

      Et pourtant comme les générations qui nous ont précédées qui n’avaient pas accès à cette abondance d’informations, nos journées ne font que 24 heures. Notre cerveau est le même que celui de nos ancêtres chasseurs cueilleurs. Comme l’explique Sébastien Dathané dans son livre « décider dans un monde complexe »1 notre cerveau n’est pas fait pour traiter un gros volume d’informations ou faire plusieurs choses à la fois. Voilà un nouveau challenge à relever avec cette profusion d’informations !

      L’équation n’est pas simple à résoudre. Le volume d’informations auquel nous avons accès explose pendant que notre capacité à traiter l’information stagne. Il faudra s’y faire, nous n’aurons pas le temps de goûter tous les pots de confiture que nous avons sous le nez !

      1Sébastien Dathané, Décider dans un monde complexe, Maxima, 316 pages, 2015

      Posté dans Information | 0 Commentaire
    • Apprendre à savoir ne rien faire

      Publié à 16 h 34 min par Antoine Bocheux, le septembre 13, 2020

      3 septembre 2020. Le botaniste. Francis Hallé présente sur France Inter son nouveau projet : laisser pousser une forêt primaire dans l’Union Européenne. Ce projet enthousiasmant est hors norme. Ses particularités ? Sa durée. Il faut des siècles pour que se constitue une forêt primaire. Son mode opératoire : sélectionner une forêt de 75 000 hectares et ne rien faire ! Simplement observer et veiller à ce qu’aucune intervention ne vienne perturber la nature.

      Avant d’aller plus loin, une halte par la case définition s’impose. C’est quoi une forêt primaire ? « Est qualifiée de « primaire » une forêt n’ayant jamais été ni défrichée, ni exploitée, ni modifiée, de façon quelconque par l’homme. Si elle l’a été – ce qui est très souvent le cas – mais si un temps suffisant s’est écoulé sans intervention humaine, le caractère « primaire » sera de retour. »i

      Les forêts primaire se font de plus en plus en rares. Sous les tropiques elles sont victimes de la déforestation et des incendies. En Europe la dernière forêt primaire à Bialowieza en Pologne est en train de disparaître. En France cela fait bien longtemps qu’il n’y en a plus. Pour s’imaginer, essayer au moins, à quoi pouvait rassembler la France quand elle était recouverte de forets primaires, il faut lire le livre de Stéphane Durand « 20 000 ans ou la grande histoire de la nature ». De grands arbres aux larges troncs à perte de vue, leur feuillage forme sur des centaines de kilomètres une vaste voûte verte captant la lumière du soleil. Des rivières à l’eau claire, peuplées de moules, de saumon et de loutres. Les forêts que nous connaissons aujourd’hui n’ont rien de commun avec une forêt primaire. Même dans les plus préservées, l’intervention de l’homme est prégnante. Elles sont cloisonnées et marquées par l’exploitation du bois et la chasse.

      Il n’est pas possible d’arrêter de couper des arbres dans les forets, nous avons besoin de leur bois. Nous avons également besoin de conserver un échantillon de forêt primaire. D’un lieu préservé où la nature peut s’exprimer, où l’on peut voir ce qu’est la taille d’un arbre après des siècles de croissance, la lumière sous une canopée formant un tapis vert recouvrant la forêt. Entendre les chants oiseaux et l’écho de ses pas , sentir l’odeur du bois mort qui se décompose, toucher la mousse sur l’écorce des arbres et l’eau limpide des rivières. Le projet de Francis Hallé peut sembler utopique. Pourtant il est raisonnable, 75 000 hectares c’est peu de choses comparés au million d’hectare de plantation de pins des Landes de Gascogne. Laisser une si petite surface à la nature ne mettra pas en péril notre économie. Se lancer dans une aventure qui prendra des siècles à se concrétiser peut sembler incongru à notre époque ou tout doit aller vite. Pourtant comme le rappelle Francis Hallé il a fallu des siècles pour construire les cathédrales que nous admirons aujourd’hui.

      Sa mise en œuvre s’annonce à la fois tout ce qu’il y a de plus de simple et extrêmement compliqué. Après tout, il n’est pas compliqué de rien faire ? Et pourtant ne rien faire est antinomique avec nos habitudes et de nos modes de vie. Nous valorisons le faire, la recherche de la méthode la plus efficace pour atteindre un objectif comme l’explique Jacques Ellul dans ses ouvrages sur la technique. Sélectionner génétiquement des arbres pour les planter en rang comme du maïs, nous savons faire. Mais laisser faire la nature, l’observer sans chercher à en tirer des applications pratiques est devenu une posture de plus en plus rare. C’est dommage, il y a beaucoup a observer quand on sait que les forêts primaires sont les écosystèmes les plus riches en biodiversité, les plus performants pour stocker le carbone et l’eau, pour tempérer les excès du climat. Se priver de leurs services et de ce qu’elles ont à nous apprendre, c’est comme se tirer une balle dans le pied.

      La démarche de Francis Hallé nous interroge aussi sur le sens de nos vies. Quand nous avons accès à une nourriture abondante et un logement bien chauffé que voulons nous de plus ? Accumuler d’autres biens matériels ? Accumuler l’argent pour se sentir plus en sécurité, tout en sachant que cela ne préserve ni de la maladie ni de la mort ? Avoir du temps pour ne rien faire et observer ? Observer nos semblables, penser au temps qui passe, observer la nature. Si l’on souhaite pousser le curseur vers l’observation, nous avons besoin de la forêt primaire. La découvrir à travers les livres de Francis Hallé est un bonheur. Savoir qu’elle existe à nos portes, déambuler sous sa voûte serait encore plus fort. Sa beauté pourrait être source d’émotion. La découverte de son altérité ferment d’ouverture.

      Pour aller plus loin

      La Terre au carré, Une forêt primaire dans l’UE, le projet fou de l’association Francis Hallé, 3 septembre 2020 https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-03-septembre-2020

      iFrancis Hallé, « Il y a urgence à reconstruire de grandes forêts primaires », Le Monde 7 octobre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/07/il-y-a-urgence-a-reconstruire-de-grandes-forets-primaires_6014470_3232.html

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    • Le fonctionnement du système technicien : comment la technique façonne notre monde

      Publié à 14 h 38 min par Antoine Bocheux, le août 14, 2020

      Après avoir défini ce qu’est la technique selon Jacques Ellul, nous allons maintenant expliquer comment sa prédominance se manifeste. Pour cela, il ne faut pas étudier les techniques isolément mais comme un tout que Jacques Ellul appelle le système technicien. Il est régi par 5 caractéristiques : l’unicité, l’universalité, l’auto accroissement, l’automatisme et l’autonomie. Nous les présentons ici à travers des exemples, qui permettent d’expliquer les causes des bouleversements qu’a connu l’agriculture depuis le début du 20° siècle.

      L’unicité

      Avec l’unicité, il insiste sur leur caractère indissociable des différentes techniques et sur leur ambivalence. Elles évoluent ensemble. Par exemple, les variétés de semences ont évolué en fonction des contraintes imposées par l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, mais aussi par celles engendrées par de nouveaux modes de transformation des aliments et de nouveaux circuits de distribution plus longs. L’homogénéité, l’aspect et la capacité des aliments à subir de longs transports répondent à ces contraintes.

      L’unicité des techniques recouvre également leur ambivalence. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise techniques. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Même si, pour certaines d’entre elles, leurs avantages semblent être plus importants que leurs inconvénients, il ne faut pas oublier qu’elles sont insérées dans un système et que leur développement a nécessité, ou peut engendrer, celui d’autres techniques dont le bilan est moins reluisant. Par exemple, à leur début, les objectifs des recherches sur la radioactivité portaient sur des applications médicales avant qu’elles n’aboutissent à la création de la bombe atomique alors que la fabrication de poudre pendant la première guerre mondiale a débouché sur celle d’engrais chimiques pour l’agriculture.

      L’auto-accroissement

      Ces liens étroits entre les techniques sont à l’origine de leur auto accroissement. Chaque technique permet la création de nouvelles techniques. Il est ici question de l’innovation et de la recherche et développement. Pour Jacques Ellul, cela correspond à une logique d’auto accroissement car chaque innovation en entraîne plusieurs autres. Cela dépasse les chercheurs qui ne pensent pas le tout mais cherchent méthodiquement dans leur spécialité. La coordination se fait automatiquement, chaque technique obligeant la mise au point de nouvelles techniques. Par exemple, l’utilisation de pesticides pollue l’eau ce qui oblige à créer des techniques pour dépolluer l’eau, de nouveaux pulvérisateurs pour limiter leur dispersion hors des cultures traitées et à rechercher de nouvelles molécules, en espérant qu’elles seront moins polluantes.

      L’universalité

      L’universalité des techniques devient de plus en plus visible au fur à et à mesure que le système technicien se développe. Pour être compétitif un pays ou une entreprise doit utiliser la technique la plus efficace au niveau mondial. On assiste à une universalisation des techniques au niveau mondial et les particularismes locaux sont petits à petits mis à la marge. En agriculture, on constate une uniformisation des modes de cultures. Un nombre restreint d’OGM sont utilisés partout dans le monde avec les même engrais et les mêmes pesticides sous des climats très différents, alors que les semences et les systèmes de culture locaux perdent du terrain. Cette évolution s’accompagne d’une forte concentration des entreprises en amont et en aval de l’agriculture. Concentration des semenciers qui souvent fabriquent également les pesticides et herbicides, concentration des négociants et des coopératives, de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution.

      L’automatisme

      L’automatisme est une caractéristique essentielle du système technicien. Les individus comme les organisations ou les états sont obligés de s’adapter à l’évolution constante des techniques et de toujours utiliser les techniques les plus efficaces dans leur domaine. Qu’ils le fassent avec enthousiasme en pensant qu’elles rendront le monde meilleur ou qu’elles vont les enrichir ou sous la contrainte pour tout simplement survivre, le résultat est le même : les techniques les plus efficaces s’imposent automatiquement. S’ils ne les utilisent pas, les individus sont mis à l’écart et les organisations disparaissent. Les agriculteurs ont été particulièrement touchés par l’automatisme du choix des techniques. La majorité d’entre eux n’ont pas voulu ou pas pu s’adapter à l’évolution des techniques et ont du cesser leur activité. Ceux qui on pu les adopter l’on parfois fait sous la contrainte. Passer de l’élevage à la production animale et perdre le contact avec ses animaux est douloureux pour un éleveur. Avec ce passage, c’est toute le plaisir d’une relation harmonieuse avec les animaux qui disparaît. Les États ont également poussé les agriculteurs à adopter les nouvelles techniques afin qu’ils réduisent leurs coûts de production pour être le plus compétitif possible face aux autre pays sur les marchés internationaux. Rare sont ceux qui comme la Suisse ou le Japon ont protégé leurs agriculteurs de la concurrence étrangère pour assurer leur souveraineté alimentaire.

      L’autonomie

      On ne peut que constater que leur marge de manœuvre est limitée par rapport au système technicien. Jacques Ellul insiste sur l’autonomie de ce dernier. Pour lui, la technique enlève sa liberté de choix à l’homme même si ces perfectionnements lui donnent l’impression de pouvoir choisir. Ce sont bien les hommes qui mettent au point les nouvelles techniques, mais chacun ne comprend que ce qui se passe dans son domaine. Il ne décide pas des grandes orientations. Elles sont prises par chaque technicien dans sa spécialité mais aucun n’a une vision globale du système. La technique prend toujours le dessus sur la politique et l’économie.

      La technique a ainsi une emprise considérable sur nos choix individuels et collectifs. Il faut en tenir compte, ne pas se voiler la face.

      Laisser plus de place à la nature dans les champs va à l’encontre du fonctionnement du système technicien. Cela implique de ne pas utiliser toutes les nouvelles techniques qu’ils engendrent en toute autonomie et qu’il nous impose. Au contraire cela nécessite de mieux observer et comprendre la nature et de mettre au points des techniques locales pour perturber le moins possible son fonctionnement. Cela va à rebours de son universalisme qui tend à imposer une standardisation des modes de culture partout dans le monde.

      Devant les contraintes qu’il nous impose, il ne reste qu’une petite étincelle de liberté que l’observation de la nature et la recherche de relations symbiotiques avec elle peut nous aider à faire grandir.

      Pour aller plus loin

      Jacques Ellul, La technique ou L’enjeu du siècle, Economica, 423 pages, 2008 (première édition en 1954)

      Jacques Ellul, Le système technicien, Cherche Midi, 344 pages, 2012 (première édition en 1977)

      Jacques Ellul, Le bluff technologique, Fayard/Pluriel, 768 pages, 2012 ( première édition en 1988)

      Posté dans Agriculture, La Technique | 5 Commentaires
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