Publié à 19 h 20 min par Antoine Bocheux, le février 27, 2022
En cette fin février les jours rallongent, le soleil se montre plus souvent. Ces premiers rayons de soleil, les mimosas ou les jonquilles en fleur. Autant de plaisirs que l’on a souvent l’occasion de partager au fil des conversations. Ce blog est l’occasion d’en partager d’autres, plus discrets et pourtant proches de nous. Le week-end, le rapport au temps est différent, il est possible de flâner et de regarder la nature autour de nous. Discrète et pourtant bien là. Dans les parcs en ville, le long des petites routes, des chemins de terre, dans les prairies, à la lisière des bois dans cette ceinture pavillonnaire autour des villes que l’on appelle péri-urbain.
Ce qui semble fixe en découvrant un lieu pour la première fois se met en mouvement en y revenant régulièrement. Avec l’hiver pendant des mois rien ou presque n’a changé. Les arbres ont perdu leurs feuilles et puis plus rien ou presque. La végétation s’est figée pour quelques mois. Il y a bien eu dès le mois de janvier le spectacle des noisetiers en fleurs et quelques petites fleurs jaunes, des ficaires. Mais dans l’ensemble la végétation restait immobile.
Après une semaine de redoux et de la pluie, un samedi, l’inattendu est arrivé. Je marchais, pour le plaisir de marcher en laissant vagabonder mes pensées, en m’attendant à retrouver les mêmes paysages que la semaine précédente. Pourtant, la couleur du vert de l’herbe avait changé, elle était un peu plus haute. En regardant de plus près, je remarquai des formes familières que je n’avais pas vues depuis des mois. Je distinguai de jeunes pousses d’orties et quelques feuilles de renoncules qui égermaient. Les ficaires étaient plus nombreuses, parsemant ça et là le bord des chemins de taches jaunes. Les premières pulmonaires étaient en fleurs, amenant une touche de mauve. En baissant les yeux sur les bas côtés, ce changement était saisissant.
Ficaires et pulmonaires
Sans intervention humaine, nous étions passés d’une végétation rase et uniforme à une diversité de formes de feuilles parsemée ça et là de taches de couleurs. Après avoir passé l’hiver dans le sol, les graines germaient et donnaient naissance à un nouveau microcosme. Ce qui semblait figé se mettait en mouvement. Il suffisait d’avoir le temps de flâner et de baisser le regard pour être le spectateur de ce changement. Même en gardant les yeux fixés à l’horizon, il était impossible de manquer le splendide prunellier formant une grosse boule d’un blanc immaculé.
Prunellier en fleur
L’imprévu donnait encore un peu plus de charme à la situation avec la rencontre inopinée avec un rouge gorge. Je m’arrêtai, il me regardait. Je me baissai lentement, je sorti mon appareil, il ne bougeait pas. Je zoomai, je cadrai, il me regardait toujours. La photo n’est pas bonne mais c’est le souvenir d’un rencontre avec un animal libre chez qui la curiosité de me regarder l’a probablement emporté sur la peur qu’inspire l’homme à la plupart des animaux sauvages. Parfois avec un peu de chance, des gestes lents et doux, arrivent ces rares et précieux moments où nos regards se croisent quelques minutes.
Rouge gorge
Pourquoi vouloir partager ces plaisirs simple de la vie. Peut-être pour vous faire passer quelques minutes agréables en vous montrant mes photos. Mais elles n’ont rien de remarquable. Ce que j’aimerais partager c’est le plaisir que je prends à passer quelques heures à observer la nature « ordinaire ». Pour le bien être que cela amène. Pour oublier, pour quelques heures, les soucis du quotidien, les mauvaises nouvelles et les tragédies dont les médias se font l’écho. Pour avoir envie de tondre moins souvent au jardin et de laisser fleurir ces graines spontanées qui ne lèvent pas seulement au bord des chemins mais aussi dans nos jardins. Parce qu’en observant la nature autour de soi on comprend mieux combien les fleurs, les arbres, les oiseaux et les insectes qui vivent autour de nous sont précieux. Peut-être que si nous étions nombreux à prendre le temps de les regarder nous serions plus en paix avec nous nous même et aurions envie de faire plus pour leur laisser un place. C’est un rêve, à la fois réaliste et utopique. Simplement laisser plus d’espace à la nature pour s’exprimer librement et avoir un peu de plus de temps pour prendre du plaisir à l’observer.
Publié à 21 h 02 min par Antoine Bocheux, le janvier 30, 2022
Si vous êtes amateur de documentaires animaliers, vous connaissez probablement ce mélange d’émerveillement et d’abattement que l’on ressent après avoir visionné de magnifiques images de forêts, de savanes ou de steppes dont on commence à découvrir la beauté en apprenant qu’elles sont menacées de destruction par les activités humaines. Les années passent, les images sont toujours plus nettes et définies, les gros plans toujours plus serrés et les menaces qui pèsent sur les écosystèmes que nous découvrons toujours plus aiguës. Le photographe amateur éprouve également cette gêne. Alors que les progrès de son matériel lui permettent de réaliser des gros plans sur les fleurs et les insectes, de suivre les oiseaux en vol, il ne peut que constater qu’il y a moins de moins en moins de fleurs, d’insectes et d’oiseaux.
Cette relation entre le progrès du matériel de prise de vue et la destruction des plantes et des animaux qu’il permet de découvrir sous un nouvel angle est-t-il un hasard ? A première vue oui. Localement la présence des photographes peut perturber la nature s’ils sont nombreux. C’est très largement insuffisant pour expliquer le recul généralisé de la nature. Ce n’est pas eux qui coupent les forêts et les haies, labourent de vastes champs cultivés en monocultures où sont épandus des pesticides. Ni eux qui braconnent des espèces protégées. On peut poser la question différemment et se demander en quoi les appareils photos sophistiqués sont à l’origine de la destruction de la nature. Directement, il y tiennent une petite part. Il faut des métaux rares donc des mines pour fabriquer leur électronique, ils sont presque tous fabriqués en Asie, leur transport a donc un coût énergétique.
Si l’on aborde la question sous un angle plus large on se rend compte qu’ils font partie d’un tout. Il existe une unicité entre toutes les techniques, chacune progresse grâce aux développements d’autres techniques. Les avancées dans l’électronique et dans l’optique qui ont permis les progrès spectaculaires des appareils photos et des caméras servent aussi à des fins de renseignement militaire ou aux caméras de surveillance. Ce sont les mêmes technologies qui donnent la possibilité à un photographe de saisir un renard au crépuscule avec son téléobjectif sans avoir recours au flash que celles qu’utilisent les radars de dernière génération pour verbaliser les automobilistes sans avoir recours au flash. Dans les deux cas, c’est l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul des processeurs qui permet de prendre des images de nuit dans des conditions inimaginables il y a seulement 20 ans. Élargissons encore l’angle de vue. Derrière ces progrès des processeurs il y a le développement rapide de l’informatique qui a accompagné et accéléré le développement d’un nombre innombrable de techniques. Dont celle de l’aviation qui facilite le déplacement à l’autre bout du monde des équipes qui réalisent les documentaires animaliers.
Même s’il est plus moins ou moins évident à déceler, il existe un lien entre toutes les techniques, elles forment un tout avec ses avantages et ses inconvénients. C’est ce que Jacques Ellul appelle l’unicité de la techniquei. Ce tout facilite et entraîne la destruction de la nature. Les nouvelles techniques donnent toujours plus de moyens pour l’exploiter et la perturber. Et nécessitent de l’exploiter et de la perturber toujours plus pour se développer. En même temps, elles amènent des moyens formidables pour mieux la regarder et mieux la connaître.
La nature ce n’est pas seulement ce qui est visible, c’est aussi le monde des bactéries et des champignons qui est invisible à nos yeux. Dans sa découverte des progrès spectaculaires ont été permis ces dernières années avec le séquençage du génome de bactéries qui restent invisibles même en utilisant un microscope. La connaissance du vivant progresse rapidement avec celle de cette vie invisible qui peuple les sols, l’air, notre peau ou notre système digestif. Cela permet de découvrir la complexité de la vie des sols au moment où le labour profond et les pesticides sont en train de la détruire. Dans le même temps, les progrès de la génétique aboutissent à des semences qui résistent aux pesticides qui contribuent à détruire la vie des sols que nous sommes en train de découvrir … et à la poursuite du déclin des oiseaux et des insectes que nous pouvons photographier en gros plans avec les derniers appareils photo. Les herbicides détruisent les fleurs dont se nourrissent les insectes dont se nourrissent les oiseaux. Nous comprenons que tout l’écosystème est perturbé. Mais les recherches sur les modifications des génomes avec les ciseaux CRISPR ne sont pas prêtes de s’arrêter pour créer de nouvelles semences résistantes aux herbicides. Il est difficile d’interdire l’utilisation des ciseaux CRISPR qui devraient aboutir à des applications médicales dont l’utilité n’est pas contestable. Mais qui pourra empêcher que quelqu’un quelque part n’utilise ces nouvelles techniques pour mettre aux points des plantes résistantes aux herbicides ou tout simplement pour modifier un embryon humain ?
Publié à 23 h 26 min par Antoine Bocheux, le décembre 31, 2021
Décembre marque l’entrée de plein pied dans l’hiver. La végétation toujours fixe est maintenant immobile. Elle se fige pour quelques mois. Le temps de laisser passer les longues nuits d’hiver. Cette période autour de Noël où la nuit est beaucoup plus longue que le jour, le royaume de lune plus persistant que celui du soleil. Certains jours, quand le brouillard s’installe, le manteau de l’hiver est encore plus enveloppant. Une fois quittée la ville, ses réverbères et ses décorations de Noël, les repères s’estompent, le chemin le plus familier prend l’apparence d’un labyrinthe inextricable. Plus tempérée dans son ardeur, la brume donne à voir les paysages différemment, elle les laisse entrevoir sans les recouvrir d’un voile impénétrable.
Entre chien et loup, elle donne à voir et à imaginer sous un nouvel aspect, les chemins et les lisières les plus familiers. Le regard butte sur ces nappes de brumes plus ou moins épaisses comme sur les parois d’une montagne ou la lisière d’une forêt. Elles forment un nouvel horizon qui se substitue à celui que l’on découvre par temps clair. Elles recouvrent comme une voûte les paysages familiers qui se dérobent au regard. Quelques pas de plus et les silhouettes familières des arbres finissent par apparaître, d’abord estompées puis un peu plus nettes. Derrière elles, le regard ne peut pas traverser la brume. Il ne reste plus qu’à imaginer ce qui est suggéré. Se souvenir, peut-être, des paysages familiers croisés la veille, des vastes champs dénudés, du chemin, de la route au loin, des fils électriques, de l’écho des voitures et des bruits de la ville. Aujourd’hui tout cela semble enveloppé dans la brume. Les bruits sont ouatés, l’air humide chatouille la peau et rentre dans les poumons.
La présence humaine devient plus diffuse et se résume au fil blanc du chemin. Le reste est recouvert. Sans ces repères, la présence de la nature devient plus forte. L’imagination et le rêve peuvent prendre le pouvoir. Imaginer une épaisse forêt avec de grands arbres cachés par la brume. Un grand bocage avec un dédale de chemins creux. Des rivières à l’eau transparente serpentant librement. De grands animaux cheminant tranquillement à quelques pas. Cette période de fin d’année étant le temps des vœux, c’est le moment de rêver tapi derrière la brume. Ce qui se dévoile au regard prend un autre sens quand on ne le distingue pas clairement. La brume est comme la toile d’un peintre qui suggère plus qu’il ne montre. Elle laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. Rêve de nature dans un monde inconnu qui n’existe plus ou tout simplement envie de remonter le chemin pour retrouver la ville, ses rues rectilignes et ses illuminations de Noël.
Publié à 22 h 21 min par Antoine Bocheux, le novembre 28, 2021
Comment tourne le monde ; et pourquoi ? Voilà deux questions simples qui n’ont pas fini d’attirer notre curiosité. C’est l’envie d’en savoir, un peu, plus qui pousse à lire des livres de vulgarisation scientifique comme celui de Julien Bobroff, la quantique autrement. Garanti sans équation !
Difficile de rentrer dans le monde de la physique quantique sans solides notions de mathématiques. C’est le langage utilisé pour décrire les particules infiniment petites, les briques élémentaires de la matière. Ici, il est question d’électrons, de particules élémentaires, une échelle où il est impossible de voir, de sentir, de toucher. Seul l’abstraction, les mathématiques et des expériences sophistiquées permettent de constater que la matière se comporte différemment à une toute petite échelle ou lorsqu’elle est refroidie à des températures proches du zéro absolu. Qui culmine à -273 degrés. Heureusement pour nous, le genre de température que l’on a aucune chance de rencontrer !
Dans ce monde qui est à la fois le nôtre et à la fois une abstraction complète, il se passe des choses étranges. Une particule se trouve à plusieurs endroits à la fois. Elle peut potentiellement interagir en temps réel avec une autre particule située à des milliers de kilomètres en faisant abstraction de la vitesse de la lumière. Elle peut de manière aléatoire traverser un obstacle, comme une tranche de pain qui saute d’une grille pain et traverse le plafond. Je ne me lancerai pas dans des explications plus détaillées de phénomènes que j’ai découverts suite à la lecture du livre de Julien Bobroff. Je les comprends encore très mal. Cela n’empêche pas d’avoir lu ce livre avec plaisir et étonnement. J’en retiens qu’à une autre échelle, les lois les plus élémentaires de la physique ne s’appliquent plus.
Cette lecture a suscité d’autres réflexions. Dans l’introduction du livre, l’auteur expose que l’objectif de la physique est de savoir comment fonctionne le monde. En proposant des hypothèses grâce à des équations écrites en langages mathématiques et en les testant en ayant recours à des expériences. Une construction de la pensée sophistiquée qui requiert une forte capacité d’abstraction. Et beaucoup de pédagogie pour décrire les résultats de la recherche à des lecteurs ne comprenant pas le langage mathématique. Julien Bobroff réussit ce tour de force en nous présentant des énigmes que les scientifiques ont résolues. Il utilise de nombreuses métaphores comme celle d’une onde à la surface de la mer pour représenter les particules quantiques qui se situent à plusieurs lieux au même moment. Des illustrateurs apportent également leurs pierres à l’édifice.
Tous ces éléments donnent des pistes pour comprendre comment se comportent les particules. Par contre ils ne nous expliquent pas pourquoi elles se comportent différemment à une petite échelle. Comme le précise l’auteur dans son introduction, répondre à la question du pourquoi n’est pas l’objet de la physique, c’est celui de la philosophie. Des pourquoi, la lecture de ce livre en laisse trotter quelques uns dans la tête. Pourquoi essayer de tout comprendre alors que de toute évidence la complexité des phénomènes décrits est difficilement accessible pour un non scientifique ? Un savoir universel semble aujourd’hui hors de portée, il faut se contenter d’essayer d’appréhender avec humilité les grandes lignes des dernières découvertes.
Pourquoi faire cet effort ? Sûrement pour le plaisir de découvrir de nouveaux horizons inattendus. Cette curiosité n’est pas un vilain défaut quand on connaît notre attirance naturelle pour les informations qui éveillent en nous des sentiments de peur, relatent des conflits ou flattent nos égos comme l’a montré Gérald Bronner dans son dernier ouvrage Apocalypse Cognitive.
Pourquoi,il faut également se le demander quand il est question de la finalité de ces recherches. Derrière la volonté des chercheurs de comprendre comment se comportent les particules à l’échelle quantique, il ne faut pas oublier celle des financeurs à la recherche de nouvelles applications. Et leur amnésie devant l’ambivalence de la technique, cette faculté de penser aux aspects positifs de leurs futures applications en oubliant les conséquences négatives qu’entraînent nécessairement chaque nouvelle technique. Si l’on comprend que des matériaux supraconducteurs ou des panneaux solaires avec un meilleur rendement suscitent des espoirs, cela ne dispense pas de se poser la question de savoir au prix de quelles conséquences négatives ?
Publié à 17 h 59 min par Antoine Bocheux, le octobre 31, 2021
Les feuilles mortes? C’est le titre d’une chanson de Jacques Prévert et Joseph Kosma, un des standards de jazz les plus joués. C’est aussi la manifestation la plus picturale de l’automne. Difficile de passer à côté de ce festival de couleurs quand le vert des feuilles se mue en quelques jours en un patchwork de jaunes, d’orange et de bruns. L’océan vert des forêts devient doré, brillant de mille éclats sous le soleil de l’été indien. Avant de laisser place à un épais tapis de feuilles mortes dont les craquements moelleux amortissent avec délicatesse les pas du promeneur. Pris dans ses pensées il lui arrive de se demander pourquoi les feuilles changent de couleur et tombent ?
Les premiers indices pour répondre à cette énigme sont faciles à trouver. En automne, les jours sont plus courts, les températures plus fraîches. Moins de lumière, moins de chaleur, autant de conditions défavorables à la photosynthèse, cette opération consistant à fabriquer des sucres avec de l’air et de l’eau qui est la raison d’être des feuilles. C’est aussi le signe que l’hiver et les températures négatives approchent, il est temps que les feuilles tombent avant qu’elles ne gèlent. Question de logique.
Plus étonnant est le changement de couleur des feuilles avant leurs chutes. Pourquoi jaunissent-elles, alors qu’en toute logique, elles devraient tomber en conservant leur couleur verte ? La réponse à cette question est démontage. Démontage des chloroplastes, la partie des cellules des feuilles qui abrite la photosynthèse. Ces chloroplastes sont recouverts d’un pigment vert, la chlorophylle, qui donne leur couleur verte aux feuilles. Avant la chute des feuilles, ils sont « découpés » en petits morceaux, pour être stockés sous forme de fines molécules dans le tronc et les racines de l’arbre. Elles y resteront pendant l’hiver et seront utilisées au printemps quand les bourgeons, déjà présent à l’automne, vont débourrer et devenir à leur tour tiges, feuilles et fleurs. Grâce à cette opération de démontage des chloroplastes, 60 % de l’azote et du phosphore contenus dans une feuille sont stockés par l’arbre avant la chute des feuilles.
La disparition des chloroplastes dévoile à notre regard les nuances de jaunes et d’orange des pigments accessoires des feuilles, les caroténoïdes, jusque là cachés à notre regard par le vert de la chlorophylle. En étant attentif, il est possible d’observer ce passage du vert au jaune sur une même feuille. Les chloroplastes sont d’abord « démontés » à la périphérie des feuilles pendant que la partie centrale, près des nervures, conserve sa couleur verte. Cet état transitoire et éphémère permet de visualiser cette étape prémice à la chute des feuilles.
Il y a besoin d’être moins attentif pour observer la suite. Les feuilles jaunies et orangées ne sont plus alimentées en sève brute, une cicatrice se forme pour préparer leurs chutes ; proprement sans laisser une porte d’entrée aux bactéries pathogènes. Elles finissent par tomber au premier souffle de vent, à ce stade il suffit d’exercer une infime pression sur leurs tiges pour les arracher. Puis elles recouvrent le sol d’un épais tapis. Il servira de garde-manger et de gîtes aux habitants du sol. Ils le digéreront et restitueront aux racines des arbres des nutriments assimilables. La boucle sera bouclée.
Finalement les feuilles mortes c’est le changement dans la continuité, une étape d’un cycle. Un bouleversement dans le paysage qui se transforme de jour en jour pour devenir méconnaissable. Et pourtant ce chamboulement est rassurant. On sait qu’après les feuilles jaunies de l’automne arrivent les silhouettes dénudées des arbres en hiver. Et qu’au printemps les feuilles verts tendres seront de retour.
Pour aller plus loin
En automne se débarrasser du superflu p 336 dans – Catherine Lenne, Dans la peau d’un arbre, Belin, 496 pages, 2021
Publié à 20 h 05 min par Antoine Bocheux, le septembre 25, 2021
Cette année l’été a été marqué par le changement climatique. Vagues de chaleur , incendies, inondations, cyclones. Tous les continents ont été touchés par ces événements climatiques extrêmes qui se sont succédé sans relâche. Avec cette accumulation, les effets du réchauffement climatique se font de plus en plus durement sentir. Au même moment le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a présenté les premiers résultats de son sixième rapport. Le groupe 1 qui traite de la physique du climat a publié son travail de synthèse. Des milliers de publications scientifiques ont été passées au peigne fin pour établir un consensus au sein de la communauté scientifique. Il confirme que la climat de la terre se réchauffe à cause des gaz à effet de serre émis par les activités humaines. Le réchauffement a déjà commencé, si nous ne diminuons pas les émissions de gaz à effet de serre ses conséquences seront pires.
Le 30 août dernier, l’émission science et environnement de France Inter La Terre au Carré faisait sa rentrée en revenant sur ce rapporti. Deux scientifiques ayant participé à son élaboration y expliquaient leur méthodologie et les grandes lignes de leurs conclusions. Il en ressort que le débat ne porte plus aujourd’hui sur l’existence du réchauffement climatique mais sur l’atténuation et l’adaptation problématique sur lesquelles travaillent les groupes 2 et 3 du GIEC qui n’ont pas encore livré leurs synthèses. De quoi parlons nous ? L’atténuation : comment réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’adaptation : comment s’adapter pour vivre avec un climat plus chaud marqué par une fréquence accrue des sécheresses, des vagues de chaleur, des inondations et des cyclones. Individuellement chacun se sent tout petit devant de pareils défis. Même en raisonnant au niveau national la France ne représente que 0,9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre .
Comment faire pour s’adapter et atténuer le changement climatique ? Certains pensent que cela nécessite une contraction ou une décroissance des activités, d’autres, plus nombreux, que le développement de nouvelles techniques permettra de régler tous les problèmes. C’est le choix sur lequel misent les États et les entreprises. Il n’y a aucune rupture sur ce point, c’est ce raisonnement qui a presque exclusivement prévalu au 20ième siècle. Le contexte et les enjeux changent, la confiance en la technique demeure. Au moment de l’adopter, il ne faut pas oublier que la technique est ambivalente, nous l’avons déjà vu iciii. Chaque technique a forcément des inconvénients. On peut le constater avec les technologies dites vertes, panneaux solaires, éoliennes et voitures électriques. Leur fabrication nécessite de grandes quantités de métaux dont l’extraction est extrêmement polluante, leur recyclage est encore balbutiant. Le documentaire « la face cachée des énergies vertes » permet de visualiser cette pollution qui a souvent lieu à l’autre bout du mondeiii
Plus près de nous comme à l’autre bout du monde, les arbres et les forêts sont des alliés indispensables dans notre quête pour l’atténuation et l’adaptation. En faisant leur photosynthèse avec du CO2 et de l’eau minérale, ils captent du CO2 qu’ils stockent dans leurs troncs et leurs racines. Côté adaptation ils ont de nombreux atouts à faire valoir. Grâce à leurs racines ils contribuent à stoker de l’eau dans les sols ce qui limite les effets des sécheresses et des inondations. Les sols stockent plus d’eau et les nappes phréatiques se remplissent mieux en cas de fortes précipitations. En cas de sécheresse leur système racinaire permet d’aller chercher l’eau plus loin dans le sol. Leur ombre permet de limiter les effets de la chaleur et réduit l’évaporation des rivières qu’elle protège. L’adaptation c’est aussi la diversité, sur ce point les forêts primaires sont les écosystèmes les plus riches ce qui leur offre un grand potentiel pour évoluer en fonction des contraintes climatiques.
Les forêts c’est également le bois : une matière première et une énergie renouvelable. Si l’on raisonne en technicien on cherche des procédures reproductibles pour « produire » un maximum de bois en un minimum de temps et en automatisant au maximum la « récolte ». Cela donne des résultats mesurables et aboutit à des plantations d’arbres monospécifiques. Les plants sont sélectionnés pour leur rendement. La « récolte » se fait en pratiquant des coupes à blanc sur de vastes parcelles. Ces plantations d’arbres captent du CO2 qui est relâché dans l’atmosphère si le bois est utilisé pour produire de l’énergie. Si on place le curseur du côté de l’adaptation au changement climatique le bilan de ces plantations d’arbres est moins brillant. Les plantations monospécifiques sont plus fragiles face aux maladies et aux tempêtes. Le jeune age des arbres les rend plus vulnérables à la sécheresse. Les coupes à blanc avec des engins lourds détruisent la vie des sols qui est essentielle à la bonne santé des arbres.
Les plantations d’arbres ne sont pas la seule solution pour capter du carbone. Il est possible de mettre des arbres dans les champs et autour des champs avec l’agroforesterie. Il est également possible de couper du bois dans des futaies irrégulières. Ici pas de coupes à blanc mais des arbres d’ages et d’essences variés qui ne sont pas coupés tous en même temps. C’est une façon de produire du bois plus respectueuse de la biodiversité et plus résiliente face au changement climatique.
Finalement, pourquoi ne peut on pas tout simplement laisser faire la nature et laisser la forêt évoluer librement. Pour capter du carbone l’idée est excellente, le carbone capté dans les sols et dans les troncs d’une forêt qui n’est pas exploitée sera séquestré pour des siècles. Une forêt dont les arbres sont matures et dont la vie du sol est riche pourra retenir plus d’eau dans ses sols et donc mieux résister aux inondations, sécheresses et incendies. Cela ne sera peut-être pas suffisant pour faire face à tous les aléas que nous réserve le changement climatique mais à qui fait-on confiance ? à la nature qui depuis 400 millions d’années à permis aux forêts d’évoluer et de s’adapter. Ou à la technique qui cherche des solutions pour permettre aux plantations d’arbres de s’adapter au changement climatique dont elle est à l’origine. A l’un, à l’autre ou peut-être au deux, rien n’empêche d’essayer les deux méthodes.Pour le moment tous les efforts portent sur la seconde.
Le botaniste Francis Hallé nous propose un projet pour appliquer la première méthode qu’il présente dans son manifeste pour une forêt primaire en Europe de l’ouestiv, projet dont nous avions déjà parlé iciv. Le projet est simple : laisser une forêt de 70 000 hectares évoluer sans intervention humaine. C’est un projet tout à fait cohérent pour capturer du carbone. Pourquoi les entreprises qui souhaitent compenser leur empreinte carbone ne multiplient-elles pas les projets de ce type au lieu de soutenir des plantations d’arbres ?
Ce projet peut contribuer à trouver des solutions pour s’adapter au changement climatique. Observer comment une forêt s’adapte sans intervention humaine est une perspective intéressante pour savoir comment la nature s’adapte. C’est aussi une autre façon d’aborder le savoir. Chercher à comprendre plutôt qu’à intervenir.
Ce type de forêt avec le bien-être qu’elle procure est également un atout pour nous aider à nous adapter au changement climatique.Le projet prévoit l’accueil du public. Visiter un lieu où les excès du climat sont atténués par la voûte des arbres peut nous aider à nous ressourcer. Francis Hallé insiste également sur la dimension esthétique du projet. Une forêt où les effets de l’intervention humaine se font peu sentir sera toujours plus belle qu’une plantation d’arbres. Savoirs et émotions en contemplant la beauté de la nature, notre quête pour nous adapter aux changements climatiques peut aussi nous mener à autre chose qu’à la recherche de nouvelles techniques.
Les bactéries ? C’est quoi une bactérie au juste ? Elles mesurent un millième de millimètre, elles sont complètement invisibles. Difficile de décrire une forme de vie que l’on ne peut pas voir. Cela demande déjà beaucoup d’imagination de concevoir qu’une vie foisonnante mais invisible puisse exister. La science nous les décrit comme des êtres vivants unicellulaires sans noyau. Vivants car leur métabolisme génère des réactions chimiques leur permettant de grandir et de se reproduire en se divisant.
Je ne m’aventurai pas plus loin à tenter de définir le vivant, ce n’est pas mon domaine. Je préfère insister sur l’étonnement et l’émerveillement devant la découverte de cette forme vie dont j’ai longtemps ignoré l’existence. J’essaye de remonter dans ma mémoire. Je me souviens bien avoir entendu parler dès l’enfance de bactéries qui rendent malade dont il faut se méfier. Sans jamais chercher à savoir ce qu’est une bactérie. Dans mon imaginaire c’était simplement quelque chose de dangereux
C’est en m’intéressant au jardinage et à l’agriculture que mon regard sur les bactéries a commencé à changer. Les ouvrages sur l’agriculture biologique ou la permaculture l’indiquent tous, il faut nourrir le sol pour nourrir la plante. Pour « nourrir le sol», laissez sur sa surface de la matière organique, des feuilles mortes, de la paille ou de la tonte de pelouse par exemple. « La vie du sol » va la « manger » et finir par les transformer en éléments assimilables par les plantes. Il y a donc de la vie dans le sol. En se penchant, on peut en voir une partie, en particulier son représentant le plus emblématique : le ver de terre. On peut les regarder, les toucher. La « digestion » de la matière organique dans le sol continue après les vers de terre. Les végétaux qu’ils ont digérés ne sont pas encore assimilables par les plantes.
C’est à ce moment là que les bactéries entrent en scène. Pour simplifier, elles se nourrissent des végétaux pré-digérés par les vers de terre pour finir par les transformer en minéraux assimilables par les plantes. « Entrent en scène » n’est peut-être pas l’expression la plus appropriée pour décrire leur intervention car la scène est invisible. Rien ne permet de déceler leur présence, il faut faire confiance aux scientifiques qui nous indiquent qu’elles sont bien là et faire travailler notre imagination pour essayer de se les représenter. Je les imagine comme de petits points noirs qui peuplent le sol. Cette représentation est probablement fausse, cela n’a pas d’importance. Elle m’aide à faire un effort d’abstraction pour admettre qu’il y a des millions d’êtres vivants minuscules et invisibles dans le sol.
Dans le sol, mais pas seulement. Elle sont partout : dans l’eau, dans l’air, dans les plantes, dans les animaux, sur notre peau, dans notre estomac … Cela peut paraître trivial mais j’ai été étonné de le découvrir à la lecture de « Jamais seul: Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations » l’excellent ouvrage de vulgarisation scientifique de Marc André Selosse. On ne peut pas rester indifférent en découvrant que son corps abrite des millions d’êtres vivants invisibles. Ne pas être surpris en réalisant que sans leur aide il serait impossible de digérer les aliments que l’on mange. Dans notre estomac aussi, les bactéries sont indispensables pour transformer les aliments en nutriments assimilables par notre organisme.
Surpris, étonné, émerveillé j’ai continué à l’être à la lecture de « Comment la vie à commencé » d’Alexandre Meinesz. Il nous rappelle que les bactéries sont de loin la forme de vie la plus ancienne , la date de leur apparition sur terre est estimée entre -3,8 et -3,5 milliards d’années. On parle bien ici de milliards d’années. Pendant plus d’un milliard d’années , les bactéries sont restées la seule forme de vie sur terre. Il faut attendre -2,2 milliards d’années avec l’apparition des premières cellules à noyau, les eucaryotes, pour qu’elles partagent les océans avec des formes de vie plus complexes . Toutefois, leur ancienneté et leur petite taille n’en font pas une forme de vie archaïque et dépassée. Elles ont toujours continué d’ évoluer et continuent d’évoluer en parallèle avec les formes de vie pluricellulaires. Outre leur ancienneté, elles accumulent les records : nombre d’individus, diversité des milieux occupés, volume de biomasse, nombre d’espèces. Elles restent la forme de vie la mieux implantée sur terre. Et sûrement pour longtemps. Leur résistance à la chaleur et au froid, la diversité de leurs modes d’alimentations, leur capacité d’hiberner, la rapidité avec laquelle elles peuvent muter et se reproduire. Tout laisse à penser qu’elles sont là pour longtemps sur terre.
Des expériences ont prouvé qu’elles peuvent même survivre dans l’espace. Des traces de bactéries ont été trouvées dans des météorites. Ces éléments parmi d’autres permettent à Alexandre Meinesz d’avancer l’hypothèse de l’origine extraterrestre des premières bactéries à l’origine de la vie sur terre. Ce n’est qu’une hypothèse mais cette idée que cette vie invisible en nous et partout autour de nous à une origine interstellaire est vertigineuse. Songer que nous sommes reliés à une forme de vie venue d’une planète tellement lointaine que nous ne pouvons même pas imaginer où elle se trouve laisse la porte ouverte aux rêves.
Pour aller plus loin
Marc-André Selosse, Jamais seul: Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, 368 pages 2017
Alexandre Meinesz, Comment la vie a commencé: Les trois genèses du vivant, 335 pages, 2008
Publié à 15 h 30 min par Antoine Bocheux, le juillet 31, 2021
Que ferions nous si nous étions sûr que le monde devait crever demain ? Pour être plus précis, que si rien ne change, les effets conjugués de la croissance des productions industrielles, de l’agriculture et de la population, allaient provoquer une hausse de la pollution, une raréfaction des ressources naturelles et un effondrement de la production agricole. Et qu’au final, c’est la population humaine qui va s’écrouler à son tour. Ces conclusions sont celles auxquelles ont abouti Dennis et Donella Meadows, Jørgen Randers et William Behrens en 1972 dans le rapport « Les Limites à la croissance » également connu sous le nom de rapport du Club de Rome.
Télérama a recueilli leurs souvenirs et est revenu sur leurs parcours dans un passionnant article intitulé « ils étaient quatre mousquetaires »i. Cet article insiste sur l’aspect humain de leur travail. Au début des années 1970, nos quatre jeunes chercheurs, étudiants au MIT, ont travaillé pendant 18 mois. Leur sujet ? « Analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie matérielle mondiale » Pour le savoir, ils ont modélisé sur un ordinateur l’évolution de la production industrielle, de la production alimentaire, de la démographie de la pollution et des ressources naturelles. Chiffres à l’appui, ils sont arrivés à une conclusion qu’ils n’avaient pas prévue. Ils avaient beau vérifier leurs données, refaire leurs calculs, les résultats de leur modélisation étaient intraitables. Le système de croissance actuel n’est pas viable sur le long terme. Les progrès technologiques peuvent repousser l’effondrement mais pas l’éviter. La seule solution pour y échapper est de limiter la croissance.
Surpris par ces résultats, ils ont présenté leur travail avec enthousiasme, convaincus qu’ils allaient être écoutés. Certes les décideurs des sphères politiques et économiques du club des Rome, commanditaires du rapport, avait pris leurs distances avec leurs conclusions. Même si elles étaient surprenantes leurs conclusions étaient le résultat d’un travail scientifique, il fallait les faire entendre, expliquer l’inattendu. Maintenant que l’on savait ce qui nous attend, il suffisait de faire prendre conscience de la situation aux décideurs. Logiquement, ils prendraient les mesures nécessaires pour éviter le pire Pour se faire entendre, ils ont rédigé un mémo qui est devenu « les limites de la croissance ». Dès sa sortie il leur a apporté une notoriété internationale.Ils ont pu exposer les conclusions auprès d’une large audience. Ils ont été payés pour donner des conférences.
Les années ont passé et petit à petit, il ont compris qu’ils étaient écoutés mais pas entendus. Alors que les faits validaient leurs conclusions. L’augmentation de la pollution et la raréfaction des ressources naturelles étaient conformes à leurs prévisions. Petit à petit, ils ont ressenti un malaise de plus en plus oppressant. Si les puissants de ce monde n’écoutent pas leurs conclusions que faire pour éviter le pire ? Insister, expliquer encore et encore ? Malgré les crises, écologique et économique, rien ne change. Au moins se concentrer sur leurs actions, leur quotidien. William Behrens, s’est lancé dans l’élevage bio et habite une cabane dans les bois. Jørgen Randers a acheté des parcelles de forêts pour les préserver. Dennis Meadows s’implique dans la vie locale dans la commune de Durham où il habite. Donella Meadows est décédée en 2001. Elle avait affiché comme devise sur la porte de son bureau une phrase touchante et pleine de sagesse « si le monde devait crever demain je planterais un arbre ».
Ces quatre chercheurs ont été confrontés avant nous à l’inquiétude de percevoir un danger qui nous menace tous. Aujourd’hui il devient perceptible. Devant l’inertie des décideurs, ils se sont repliés sur l’action locale pour ne pas rester inactif devant la menace. Cette inquiétude, ce besoin de mettre en adéquation ce que l’on sait avec ce que l’on fait, nous sommes de plus en plus nombreux à la ressentir. Protéger les arbres, planter des arbres est une manière de le faire. En atténuant les sécheresses et les inondations, en abritant une riche biodiversité, en captant du CO2, en nous protégeant de leurs ombres et tous simplement par leur beauté ils sont sources de résilience. Planter un arbre aujourd’hui, c’est planter un peu d’espoir pour l’avenir, ne pas baisser les bras devant un avenir incertain.
Le mot nature revient souvent dans « les champs de mes rêves ». Pour la définir, je reprends la définition de François Terrasson, la nature c’est « ce qui existe en dehors de toute action de la part de l’homme » J’aime utiliser ce mot qui est comme une porte ouverte vers l’altérité des plantes, des animaux et des micro-organismes. Pour parler du vivant non humain, je le préfère généralement à biodiversité qui se prête mieux aux inventaires chiffrés. Compter les écosystèmes, le nombre d’espèces, la diversité génétique au sein de chaque espèce… C’est un bon thermomètre pour mesurer la diversité du vivant. Mais il peut mettre à distance avec l’objet étudié, le réduire à une série de données. En poussant ce raisonnement à l’extrême, on risque d’employer le mot biodiversité pour décrire une banque de gènes conservée dans des ordinateurs.
Le mot nature renvoie à quelque chose de plus concret, tangible, palpable. Pas seulement à des connaissances, à des questions ou un inventaire de la faune et de la flore. Il évoque avant tout une expérience sensorielle. La regarder, l’entendre, la sentir, la toucher. Pour que le charme opère, il faut une relation directe avec elle. Voir un chêne ou un chevreuil, entendre le chant des oiseaux, sentir l’odeur de la mélisse, tâter la rugosité d’une feuille de consoude, goûter une mûre. Autant de plaisirs concrets et irremplaçables. Qui se font de plus en plus rares alors que les zones urbaines, les monocultures de céréales et les plantations d’arbres ne cessent de gagner du terrain. S’imaginer que la nature existe encore dans des réserves lointaines ou dans des banques de gènes ne comblera pas ce manque.
En évoquant son attirance pour la nature, on peut avoir le sentiment d’être proche du vivant non-humain. Proche, peut-être, pourtant en utilisant le mot nature on part implicitement du postulat qu’il y a une césure infranchissable entre les humains et le reste du vivant. Cette cassure nous semble aller de soi. Or ce n’est pas le cas. En étudiant des civilisations lointaines ou disparues les anthropologues et les historiens nous prouvent que ce qui nous semble normal et immuable ne l’est pas pour tout le monde. Et ne l’était pas pour nos ancêtres. Leurs recherches peuvent nous aider à faire un pas de côté pour changer de point de vue. C’est ce que nous propose de faire l’anthropologue Philippe Descola. Suite à ses observations auprès des indiens Achuars en Amazonie et à l’analyse du travail de ses collègues, il a constaté que la séparation entre les humains et le reste du vivant n’a que quelques siècles et concerne seulement l’occident. Pour les Achuars, il n’y a pas de nature car il ne font pas de différence entre les humains et les non humains avec qui ils communiquent à travers leurs rêves et leurs rîtes.
Le dimanche 13 juin 2021, Philippe Descola était l’invité du Grand Atelier sur France Interi. Deux heures lui étaient consacrées pour présenter les grandes lignes de sa pensée. Quatre invités l’accompagnaient. L’historien médiéviste, Pierre Olivier Dittmar, qui étudie les relations entre les humains et les non-humains au Moyen-Age. Il y retrouve des similitudes avec les observations de Philippe Descola. Chronologiquement plus près de nous, l’auteur de bandes dessinés Alessandro Pignocchi imagine avec humour comment nos vies pourraient être transformées si nous avions des rapports aux non-humains semblables à ceux des achuars. La réalisatrice Eliza Levy suit Philippe Descola à Notre Dame des Landes. Où il observe avec intérêt le projet de société qui s’y dessine. Peut-être un laboratoire pour inventer des relations différentes entre les humains et le reste du vivant.
Le jardinier paysagiste Gilles Clément conçoit lui des jardins laissant une large place aux plantes qui poussent spontanément. Pour parler de ses jardins il préfère ne pas parler de nature mais simplement du vivant. Ce choix sémantique a le mérite de nous rappeler que la nature est vivante.
Nature, vivant, relation humains non-humains, ces mots nous questionnent sur la place que nous laissons au vivant autour de nous. Contrairement à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et paysans, nous ne connaissons plus les plantes et les animaux que nous mangeons. Notre relation avec le vivant qui nous nourrit est réduite à une portion congrue. Cette distanciation a forcément des conséquences sur nos relations avec le vivant non humain. Accepterions nous la façon dont les animaux d’élevage sont traités si nous étions en relations avec eux ? Beaucoup d’entre nous habitent en ville et ont rarement l’occasion de se promener dans les champs ou en forêt. Quel contact leur reste-t-il avec le vivant non humain ? Les animaux de compagnie dont la présence comble peut-être un manque. Les parcs et les jardins, îlots de végétation dans le tissu urbain, sont sûrement le dernier endroit où beaucoup d’entre nous peuvent encore côtoyer régulièrement le vivant non humain.
Si l’évocation de la nature et les travaux de Philippe Descola nous font rêver, c’est peut-être parce qu’ils renvoient à une profonde aspiration de contacts et de relations avec le vivant non-humain. Nos derniers liens avec lui sont vacillants, les préserver et en créer de nouveaux semble essentiel pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.
En ce début juin, les petits matins frais sont derrière nous. Les chaleurs ne sont pas encore trop écrasantes, la pluie continue de tomber. Autant de conditions propices à l’exubérance des plantes. Certains petits chemins serpentant dans les bois commencent à se refermer. S’ils n’étaient pas entretenus, la végétation y reprendrait vite ses droits. Dans les prairies, la masse monochrome des graminées contraste avec les couleurs des fleurs. Comme un aimant, elles attirent le regard. Du blanc, du rose, du mauve, du jaune. Les couleurs de la nature évoquent la palette d’une peintre. Ce tableau n’est pas figé. Le vent, les nuages qui filtrent la lumière du soleil, le font évoluer par petites touches.
Après avoir contemplé l’ensemble, vient l’envie de se baisser et de regarder les fleurs de plus près. On cherche les fleurs, presque à tous les coups, on trouve aussi les insectes. Ce n’est pas un hasard. Les insectes pollinisateurs zigzaguent de fleurs en fleurs. Ils butinent le nectar avec délectation. Pour aller s’en abreuver, ils accrochent quelques grains de pollen qu’ils transportent de fleur en fleur. Une belle symbiose. Les insectes s’y nourrissent de nectar riche en sucres et de pollen riche en protéines. Les plantes ont trouvé dans les insectes un moyen de transport précis pour transporter leur précieux pollen.
Cette symbiose est également agréable aux yeux du promeneur. Les fleurs se parent de leurs plus belles couleurs et prennent des formes variées pour attirer leurs pollinisateurs. Elle est également bénéfique pour sa santé. Pour transporter leur pollen, les graminées se passent du service des pollinisateurs. Leur fleurs sont microscopiques et ternes. Elles n’ont pas besoins d’être visible des insectes. Elle utilisent un moyen de transport à la fiabilité aléatoire, le vent. Pour pallier ce risque elles émettent de grandes quantités d’un fin pollen qui peut provoquer des allergies. Cette symbiose fleurs, pollinisateurs nous avons, nous aussi, tout à y gagner. N’oublions pas non plus que les pollinisateurs sont aussi indispensables pour nos fruits et légumes.
En se penchant pour regarder de près une fleur on ne voit pas que des symbioses entre les insectes et les plantes. Il y a aussi du parasitisme comme en témoignent les feuilles à moitié dévorées. Même les piquantes feuilles d’ortie ne sont pas épargnées. Ces insectes mangeurs de feuilles sont souvent camouflés, prenant la couleur verte des feuilles qu’ils dévorent. Les pucerons se laissent plus facilement repérer. Ils sont petits mais nombreux, affairés à sucer la sève de la plante sur laquelle ils sont posés. Pas loin des pucerons, une coccinelle attend en embuscade, prête à en dévorer quelques uns. Si elle n’est pas elle même chassée par des fourmis qui protègent les pucerons … dont elles « traient » le miellat.
Parasitisme, prédation et même élevage, une simple tige est déjà un monde en miniature. Miniature à notre échelle, mais grands espaces à l’échelle des insectes. La macro photographie permet parfois de saisir leur regard. Pour eux, les tiges sont ce que sont à notre échelle les troncs des grands arbres d’une forêt primaire et les ombelles des fleurs un vaste houppier.
Quand on se penche dans une prairie à la belle saison on constate à quel point les fleurs sont importantes pour la biodiversité. Pas de fleurs, pas de pollinisateurs. Le lien est saisissant, on comprend mieux pourquoi il est indispensable de préserver des prairies et des bandes enherbées pour les protéger.
La beauté des fleurs attire notre regard. Elle n’est pas superficielle. Derrière elle se cache une belle symbiose, un concentré de vie. Et la promesse de nouvelles générations de plantes.