Les champs de mes rêves

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    • Le pot de confiture de l’information

      Publié à 14 h 22 min par Antoine Bocheux, le octobre 18, 2020

      Une des singularités de notre époque est la profusion d’informations auxquelles nous avons accès. Avec Internet, elles sont partout autour de nous. Elle se répandent sous forme d’un flot ininterrompu. Comme si nous avions un accès illimité à un placard sans fond rempli de pots de confitures tous plus délicieux les uns que les autres sans avoir le temps de tous les goûter. L’accès à cette manne est une chance et nous offre des possibilités inédites pour nous instruire, nous informer ou nous divertir. Elle nous expose aussi à de nouveaux écueils. Nul n’est à l’abri d’une indigestion en mangeant trop de confiture …

      Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité l’accès à l’information était limitée, sa transmission était principalement orale. La majorité de la population ne savait ni lire ni écrire, l’écrit était réservé à une élite, les livres étaient rares et chers, leur contenu souvent censuré. Les occasions de découvrir de nouveaux savoirs ou de nouvelles histoires étaient rares. L’alphabétisation , la profusion de livres édités, le foisonnement de la presse et la généralisation de la radio et de la télévision ont changé la donne au 20ième siècle. La possibilité de découvrir de nouvelles connaissances et de nouvelles histoires par delà les frontières géographique et les générations devient la norme.

      Au 21ième siècle,l’accès à l’information connaît une seconde explosion avec Internet. Il est maintenant possible de suivre les émissions de radio ou de télévision que l’on a pas le temps de regarder en direct. Il n’est plus nécessaire de se rendre dans une bibliothèque ou dans une librairie pour connaître la liste des livres disponibles sur un sujet pointu. Les barrières physiques limitant ou ralentissant l’accès à l’information sautent. Tout va beaucoup plus vite.

      Dans le même temps, le volumes et la diversité des sources disponibles explosent. Pendant longtemps ont pouvait mesurer l’épaisseur du savoir en comptant les millions de livres archivés dans les bibliothèques nationales. Aujourd’hui plus personne ne se risque à estimer combien de milliards de pages sont accessibles sur le web. Chaque personne physique ou morale peut pour un coût modique publier sa production sur le web. Des sources dont l’accès était confidentiel sont maintenant accessible à tous et de nouvelles sources apparaissent : rapports des services de l’État, des entreprises ou des associations, encyclopédies collaboratives, archives numérisées, articles scientifiques, blog, réseaux sociaux … J’arrête là cette liste qui prend des airs d’inventaire à la Prévert alors qu’elle est loin d’être exhaustive !

      L’accès à cette profusion est une chance. Les générations qui nous en précédées auraient sûrement eu de la peine à se l’imaginer. Nous avons tous accès à plus de sources d’informations que les élites au 19ième siècle. Et en plus, sans nous déplacer depuis notre bureau, notre fauteuil, dans les transports, en voyage … ou que nous soyons. Il nous reste juste à choisir ce qui nous intéresse dans cette masse.

      Le choix n’est pas forcément évident. Que faire face à cette profusion : s’instruire mais sur quels sujets ? Se divertir mais en lisant quel roman ou en regardant quelle série ? Dans notre armoire sans fond remplie de pots de confitures, comment être sûr de ne pas manquer ses parfums favoris ? Le nombre de pots étant illimité, nous sommes sûr d’attraper une indigestion avant de tous les avoir goûtés. Impossible d’y couper, il faut choisir !

      Le choix est parfois douloureux. Même en créant ses propres filtres, la profusion est telle que nous sommes nombreux à partager cette frustration ne pas avoir le temps de lire, d’entendre ou de regarder tout ce qui est intéressant. Cette frustration se transforme parfois en inquiétude de rater une information importante.

      Et pourtant comme les générations qui nous ont précédées qui n’avaient pas accès à cette abondance d’informations, nos journées ne font que 24 heures. Notre cerveau est le même que celui de nos ancêtres chasseurs cueilleurs. Comme l’explique Sébastien Dathané dans son livre « décider dans un monde complexe »1 notre cerveau n’est pas fait pour traiter un gros volume d’informations ou faire plusieurs choses à la fois. Voilà un nouveau challenge à relever avec cette profusion d’informations !

      L’équation n’est pas simple à résoudre. Le volume d’informations auquel nous avons accès explose pendant que notre capacité à traiter l’information stagne. Il faudra s’y faire, nous n’aurons pas le temps de goûter tous les pots de confiture que nous avons sous le nez !

      1Sébastien Dathané, Décider dans un monde complexe, Maxima, 316 pages, 2015

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    • Apprendre à savoir ne rien faire

      Publié à 16 h 34 min par Antoine Bocheux, le septembre 13, 2020

      3 septembre 2020. Le botaniste. Francis Hallé présente sur France Inter son nouveau projet : laisser pousser une forêt primaire dans l’Union Européenne. Ce projet enthousiasmant est hors norme. Ses particularités ? Sa durée. Il faut des siècles pour que se constitue une forêt primaire. Son mode opératoire : sélectionner une forêt de 75 000 hectares et ne rien faire ! Simplement observer et veiller à ce qu’aucune intervention ne vienne perturber la nature.

      Avant d’aller plus loin, une halte par la case définition s’impose. C’est quoi une forêt primaire ? « Est qualifiée de « primaire » une forêt n’ayant jamais été ni défrichée, ni exploitée, ni modifiée, de façon quelconque par l’homme. Si elle l’a été – ce qui est très souvent le cas – mais si un temps suffisant s’est écoulé sans intervention humaine, le caractère « primaire » sera de retour. »i

      Les forêts primaire se font de plus en plus en rares. Sous les tropiques elles sont victimes de la déforestation et des incendies. En Europe la dernière forêt primaire à Bialowieza en Pologne est en train de disparaître. En France cela fait bien longtemps qu’il n’y en a plus. Pour s’imaginer, essayer au moins, à quoi pouvait rassembler la France quand elle était recouverte de forets primaires, il faut lire le livre de Stéphane Durand « 20 000 ans ou la grande histoire de la nature ». De grands arbres aux larges troncs à perte de vue, leur feuillage forme sur des centaines de kilomètres une vaste voûte verte captant la lumière du soleil. Des rivières à l’eau claire, peuplées de moules, de saumon et de loutres. Les forêts que nous connaissons aujourd’hui n’ont rien de commun avec une forêt primaire. Même dans les plus préservées, l’intervention de l’homme est prégnante. Elles sont cloisonnées et marquées par l’exploitation du bois et la chasse.

      Il n’est pas possible d’arrêter de couper des arbres dans les forets, nous avons besoin de leur bois. Nous avons également besoin de conserver un échantillon de forêt primaire. D’un lieu préservé où la nature peut s’exprimer, où l’on peut voir ce qu’est la taille d’un arbre après des siècles de croissance, la lumière sous une canopée formant un tapis vert recouvrant la forêt. Entendre les chants oiseaux et l’écho de ses pas , sentir l’odeur du bois mort qui se décompose, toucher la mousse sur l’écorce des arbres et l’eau limpide des rivières. Le projet de Francis Hallé peut sembler utopique. Pourtant il est raisonnable, 75 000 hectares c’est peu de choses comparés au million d’hectare de plantation de pins des Landes de Gascogne. Laisser une si petite surface à la nature ne mettra pas en péril notre économie. Se lancer dans une aventure qui prendra des siècles à se concrétiser peut sembler incongru à notre époque ou tout doit aller vite. Pourtant comme le rappelle Francis Hallé il a fallu des siècles pour construire les cathédrales que nous admirons aujourd’hui.

      Sa mise en œuvre s’annonce à la fois tout ce qu’il y a de plus de simple et extrêmement compliqué. Après tout, il n’est pas compliqué de rien faire ? Et pourtant ne rien faire est antinomique avec nos habitudes et de nos modes de vie. Nous valorisons le faire, la recherche de la méthode la plus efficace pour atteindre un objectif comme l’explique Jacques Ellul dans ses ouvrages sur la technique. Sélectionner génétiquement des arbres pour les planter en rang comme du maïs, nous savons faire. Mais laisser faire la nature, l’observer sans chercher à en tirer des applications pratiques est devenu une posture de plus en plus rare. C’est dommage, il y a beaucoup a observer quand on sait que les forêts primaires sont les écosystèmes les plus riches en biodiversité, les plus performants pour stocker le carbone et l’eau, pour tempérer les excès du climat. Se priver de leurs services et de ce qu’elles ont à nous apprendre, c’est comme se tirer une balle dans le pied.

      La démarche de Francis Hallé nous interroge aussi sur le sens de nos vies. Quand nous avons accès à une nourriture abondante et un logement bien chauffé que voulons nous de plus ? Accumuler d’autres biens matériels ? Accumuler l’argent pour se sentir plus en sécurité, tout en sachant que cela ne préserve ni de la maladie ni de la mort ? Avoir du temps pour ne rien faire et observer ? Observer nos semblables, penser au temps qui passe, observer la nature. Si l’on souhaite pousser le curseur vers l’observation, nous avons besoin de la forêt primaire. La découvrir à travers les livres de Francis Hallé est un bonheur. Savoir qu’elle existe à nos portes, déambuler sous sa voûte serait encore plus fort. Sa beauté pourrait être source d’émotion. La découverte de son altérité ferment d’ouverture.

      Pour aller plus loin

      La Terre au carré, Une forêt primaire dans l’UE, le projet fou de l’association Francis Hallé, 3 septembre 2020 https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-03-septembre-2020

      iFrancis Hallé, « Il y a urgence à reconstruire de grandes forêts primaires », Le Monde 7 octobre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/07/il-y-a-urgence-a-reconstruire-de-grandes-forets-primaires_6014470_3232.html

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    • Le fonctionnement du système technicien : comment la technique façonne notre monde

      Publié à 14 h 38 min par Antoine Bocheux, le août 14, 2020

      Après avoir défini ce qu’est la technique selon Jacques Ellul, nous allons maintenant expliquer comment sa prédominance se manifeste. Pour cela, il ne faut pas étudier les techniques isolément mais comme un tout que Jacques Ellul appelle le système technicien. Il est régi par 5 caractéristiques : l’unicité, l’universalité, l’auto accroissement, l’automatisme et l’autonomie. Nous les présentons ici à travers des exemples, qui permettent d’expliquer les causes des bouleversements qu’a connu l’agriculture depuis le début du 20° siècle.

      L’unicité

      Avec l’unicité, il insiste sur leur caractère indissociable des différentes techniques et sur leur ambivalence. Elles évoluent ensemble. Par exemple, les variétés de semences ont évolué en fonction des contraintes imposées par l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, mais aussi par celles engendrées par de nouveaux modes de transformation des aliments et de nouveaux circuits de distribution plus longs. L’homogénéité, l’aspect et la capacité des aliments à subir de longs transports répondent à ces contraintes.

      L’unicité des techniques recouvre également leur ambivalence. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise techniques. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Même si, pour certaines d’entre elles, leurs avantages semblent être plus importants que leurs inconvénients, il ne faut pas oublier qu’elles sont insérées dans un système et que leur développement a nécessité, ou peut engendrer, celui d’autres techniques dont le bilan est moins reluisant. Par exemple, à leur début, les objectifs des recherches sur la radioactivité portaient sur des applications médicales avant qu’elles n’aboutissent à la création de la bombe atomique alors que la fabrication de poudre pendant la première guerre mondiale a débouché sur celle d’engrais chimiques pour l’agriculture.

      L’auto-accroissement

      Ces liens étroits entre les techniques sont à l’origine de leur auto accroissement. Chaque technique permet la création de nouvelles techniques. Il est ici question de l’innovation et de la recherche et développement. Pour Jacques Ellul, cela correspond à une logique d’auto accroissement car chaque innovation en entraîne plusieurs autres. Cela dépasse les chercheurs qui ne pensent pas le tout mais cherchent méthodiquement dans leur spécialité. La coordination se fait automatiquement, chaque technique obligeant la mise au point de nouvelles techniques. Par exemple, l’utilisation de pesticides pollue l’eau ce qui oblige à créer des techniques pour dépolluer l’eau, de nouveaux pulvérisateurs pour limiter leur dispersion hors des cultures traitées et à rechercher de nouvelles molécules, en espérant qu’elles seront moins polluantes.

      L’universalité

      L’universalité des techniques devient de plus en plus visible au fur à et à mesure que le système technicien se développe. Pour être compétitif un pays ou une entreprise doit utiliser la technique la plus efficace au niveau mondial. On assiste à une universalisation des techniques au niveau mondial et les particularismes locaux sont petits à petits mis à la marge. En agriculture, on constate une uniformisation des modes de cultures. Un nombre restreint d’OGM sont utilisés partout dans le monde avec les même engrais et les mêmes pesticides sous des climats très différents, alors que les semences et les systèmes de culture locaux perdent du terrain. Cette évolution s’accompagne d’une forte concentration des entreprises en amont et en aval de l’agriculture. Concentration des semenciers qui souvent fabriquent également les pesticides et herbicides, concentration des négociants et des coopératives, de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution.

      L’automatisme

      L’automatisme est une caractéristique essentielle du système technicien. Les individus comme les organisations ou les états sont obligés de s’adapter à l’évolution constante des techniques et de toujours utiliser les techniques les plus efficaces dans leur domaine. Qu’ils le fassent avec enthousiasme en pensant qu’elles rendront le monde meilleur ou qu’elles vont les enrichir ou sous la contrainte pour tout simplement survivre, le résultat est le même : les techniques les plus efficaces s’imposent automatiquement. S’ils ne les utilisent pas, les individus sont mis à l’écart et les organisations disparaissent. Les agriculteurs ont été particulièrement touchés par l’automatisme du choix des techniques. La majorité d’entre eux n’ont pas voulu ou pas pu s’adapter à l’évolution des techniques et ont du cesser leur activité. Ceux qui on pu les adopter l’on parfois fait sous la contrainte. Passer de l’élevage à la production animale et perdre le contact avec ses animaux est douloureux pour un éleveur. Avec ce passage, c’est toute le plaisir d’une relation harmonieuse avec les animaux qui disparaît. Les États ont également poussé les agriculteurs à adopter les nouvelles techniques afin qu’ils réduisent leurs coûts de production pour être le plus compétitif possible face aux autre pays sur les marchés internationaux. Rare sont ceux qui comme la Suisse ou le Japon ont protégé leurs agriculteurs de la concurrence étrangère pour assurer leur souveraineté alimentaire.

      L’autonomie

      On ne peut que constater que leur marge de manœuvre est limitée par rapport au système technicien. Jacques Ellul insiste sur l’autonomie de ce dernier. Pour lui, la technique enlève sa liberté de choix à l’homme même si ces perfectionnements lui donnent l’impression de pouvoir choisir. Ce sont bien les hommes qui mettent au point les nouvelles techniques, mais chacun ne comprend que ce qui se passe dans son domaine. Il ne décide pas des grandes orientations. Elles sont prises par chaque technicien dans sa spécialité mais aucun n’a une vision globale du système. La technique prend toujours le dessus sur la politique et l’économie.

      La technique a ainsi une emprise considérable sur nos choix individuels et collectifs. Il faut en tenir compte, ne pas se voiler la face.

      Laisser plus de place à la nature dans les champs va à l’encontre du fonctionnement du système technicien. Cela implique de ne pas utiliser toutes les nouvelles techniques qu’ils engendrent en toute autonomie et qu’il nous impose. Au contraire cela nécessite de mieux observer et comprendre la nature et de mettre au points des techniques locales pour perturber le moins possible son fonctionnement. Cela va à rebours de son universalisme qui tend à imposer une standardisation des modes de culture partout dans le monde.

      Devant les contraintes qu’il nous impose, il ne reste qu’une petite étincelle de liberté que l’observation de la nature et la recherche de relations symbiotiques avec elle peut nous aider à faire grandir.

      Pour aller plus loin

      Jacques Ellul, La technique ou L’enjeu du siècle, Economica, 423 pages, 2008 (première édition en 1954)

      Jacques Ellul, Le système technicien, Cherche Midi, 344 pages, 2012 (première édition en 1977)

      Jacques Ellul, Le bluff technologique, Fayard/Pluriel, 768 pages, 2012 ( première édition en 1988)

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    • La technique selon Jacques Ellul : à la recherche du facteur déterminant pour appréhender la réalité

      Publié à 15 h 28 min par Antoine Bocheux, le juillet 18, 2020

      Il est important d’analyser les blocages et les contradictions qui nous empêchent de mettre en place une agriculture plus proche de la nature alors que nous sommes nombreux à y aspirer. Les spécialistes qui se penchent sur la question nous proposent de nombreuses pistes intéressantes dans cette quête d’explications. Mais leur accumulation finit par devenir confuse. Pour les replacer dans un contexte plus large il est utile de les compléter par une analyse qui vise à rechercher quel est le facteur déterminant qui explique le fonctionnement de notre société dans sa globalité.

      C’est à cette tache ambitieuse et salutaire que s’est employé Jacques Ellul (1912 – 1994). Professeur à la faculté de droit et à l’institut d’études politiques de Bordeaux il a écrit plus de 40 ouvrages dont une trilogie consacrée à la technique : la technique ou l’enjeu du siècle (1954), le système technicien (1977) et le bluff technologique (1988).

      Pour aider ses contemporains à mieux comprendre les grands rouages de la société dans laquelle ils vivent, il a cherché à déterminer quel est le facteur qui explique son évolution. Selon lui, pour être considéré comme déterminant, ce facteur doit répondre à plusieurs critères. Tout d’abord, il doit avoir une part majeure dans l’explication de nombreux phénomènes importants. Il doit permettre de faire un lien entre ces phénomènes. Enfin il doit permettre d’expliquer la contradiction dans les résultats de l’analyse d’un phénomène. Pour lui le facteur déterminant est la technique. Bien qu’il ait présenté « la technique » dès 1954 dans le livre « La technique ou l’enjeu du siècle » l’utilisation de ce facteur déterminant reste pertinent en ce début de 21ième siècle. Jean-Luc Porquet s’est employé à cet exercice où il aborde des sujets d’actualité comme le principe de précaution ou les OGM à travers la pensée de Jacques Ellul.

      Qu’est-ce que « la technique »

      Le plus délicat pour aborder la pensée de Jacques Ellul est de comprendre ce qu’il entend par technique. Pour lui, une technique est une méthode « une méthode pour atteindre un résultat ». Cette définition est très large. Elle ne se limite pas à la conception à la fabrication d’objets comme une voiture, une maison ou un ordinateur. Elle recouvre également des techniques d’organisation comme celles utilisées pour organiser le travail, améliorer l’efficacité personnelle des cadres ou organiser l’entraînement des sportifs.

      L’homme a toujours utilisé des techniques, mais jusqu’à la fin du 18° siècle, elles ne jouaient pas un rôle prépondérant dans sa vie. Elles n’avaient pas le rôle prégnant qu’elles ont aujourd’hui. Elles avaient pour caractéristiques de ne pas être présentes dans tous les aspects de sa vie (ex : avant le confort était spirituel et pas matériel), d’évoluer lentement et d’être locales.

      A partir du 19e siècle, la situation évolue. Petit à petit à petit émerge, d’abord en Europe de l’ouest puis aux États-Unis, ce que Jacques Ellul appelle « le phénomène technique » ou plus simplement « la technique » qu’il définit comme « l’utilisation du moyen le plus efficace dans tous les domaines ». Autrement dit, dans tous les aspects de sa vie l’homme moderne est amené a utiliser une technique qui doit être la plus efficace à sa disposition.

       Une fois cette définition posée il est important de préciser selon quels critères est défini le moyen le plus efficace ?. L’efficacité pourrait être quelque chose de subjectif auquel cas il serait difficile de déterminer quelle est le moyen le plus efficace pour atteindre un objectif. Cependant, dans le cadre du phénomène technique il existe des règles, qui permettent de déterminer quel est ce moyen le plus efficace, autrement dit la technique la plus efficace. Tout d’abord, la technique est rationnelle. Tout doit être pensé à l’avance, fait en fonction de normes et de procédés et logique. Des données chiffrées doivent êtres utilisées pour déterminer quelles sont les techniques les plus efficaces. Ce qui ne peut pas être chiffré, comme les conséquences de la destruction de la nature, n’est pas pris en compte au moment d’évaluer l’efficacité d’une technique.

      Enfin la technique a une seule finalité : son propre développement. Elle n’a pas d’objectifs à long terme. Elle cherche simplement à se développer en suivant un modèle auquel Jacques Ellul attribue cinq caractéristiques l’auto-accroissement, l’unicité, l’universalité, l’automatisme et l’autonomie que nous présenterons dans un prochain billet.

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    • De quoi la nuit rêvent les roses ?

      Publié à 15 h 33 min par Antoine Bocheux, le juin 15, 2020

      Nous sommes nombreux à aimer les roses, à nous émouvoir devant leur beauté. Il faut avoir une âme de poète comme Aragon pour se demander de quoi elles rêvent la nuit. Peut-on déjà savoir si elles rêvent ?

      « Que sais-tu des plus simples choses
      Les jours sont soleils grimés
      De quoi la nuit rêvent les roses
      Tous les feux s’en vont en fumée
      Que sais-tu du malheur d’aimer
      »

      Le malheur d’aimer- Louis Aragon

      Elle sont là devant nous et nous les connaissons si mal. Le mystère est ici devant nous, dans le jardin. Comme toutes les plantes, nous savons bien que les rosiers sont vivants, mais en sommes nous vraiment conscients ? Elles sont présentes devant nous, fixes. Elles grandissent à une échelle de temps qui n’est pas la notre, nous les percevons comme immobiles, alors qu’elles sont en mouvement. Nous nous déplaçons pour aller chercher notre nourriture. Elles s’étalent pour capter la lumière et produire elles même leurs sucres grâce à la photosynthèse. Nous fuyons pour échapper au danger, elles restent fixes et se protègent différemment. Avec leur piquants et leurs épines, comme les orties et rosiers. Par leur résilience, coupez une branche d’un rosier, vous ne le tuerez pas.

      Et puis il y a tout un monde invisible dont nous commençons à découvrir les balbutiements grâce aux progrès de la recherche. Nous pensions qu’elles ne pouvaient pas communiquer, nous découvrons que leur racines sont mycorhizées, c’est à dire qu’un très fin réseau de champignon invisible à l’œil nu les relient. Les plantes nourrissent les champignons, grâce à leur finesse les champignons vont chercher l’eau et les nutriments dans les moindre recoins du sol. Ils permettent également de transmettre des nutriments d’une plante à l’autre, peut-être leur permettent ils aussi de s’envoyer des messages ? La communication pourrait également prendre d’autre formes, les prochaines années seront sûrement riches de nouvelles découvertes sur les étonnantes facultés d’adaptation des plantes mais il est peu probable que nous sachions de quoi elles rêvent. Elles sont fascinantes mais tellement différentes. C’est une chose de montrer qu’elles sont intelligentes en trouvant des solutions pour s’adapter à une situation, c’est une autre de savoir ce qu’elles pensent, de quoi elles rêvent. Des êtres vivants aussi économes de leurs mouvements et de leur énergie pensent-ils en permanence ? S’encombrent-ils comme nous avec notre cerveau dont l’activité incessante consomme 20 % de l’énergie que nous ingérons et nous cause parfois bien des tourments. Mais être économe de son énergie empêche-t-il de rêver ?

      Comment perçoivent-elles le monde alors qu’elles ne voient pas ce que nous voyons, n’entendent pas ce que nous entendons, ne sentent pas ce que sentons, mais discernent des ondes que nous ne captons pas. Quand nous les croisons nous percevons forcément le même lieu d’une façon différente. Tellement différente que nous ne pouvons pas nous la représenter. Essayons quand même de l’imaginer, de la rêver ; la vie ici est un ailleurs complètement différent si l’on essaye de se mettre à leur place. Projet utopique, rêve de poète ; porte ouverte vers de nouveaux songes où l’on côtoie l’inconnue et le mystérieux ,à nos portes dans nos jardins.

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    • Le hérisson et la panthère des neiges

      Publié à 17 h 47 min par Antoine Bocheux, le Mai 16, 2020

      Qu’est-ce qui réunit le hérisson et la panthère des neiges ? Au premier abord peu de choses. On peut croiser le premier au bout du jardin alors que la dernière vit dans l’Himalaya. Le hérisson est un petit omnivore, la panthère des neige un prédateur. Peut-être leur discrétion ? Il est rare de croiser le hérisson. La panthère des neiges est une championne du camouflage. Ils sont tous les deux en danger d’extinction. Il faut quand même admettre que la panthère des neiges est infiniment plus discrète que le hérisson ; le risque de la voir disparaître à brève échéance plus prégnant. Quelque chose de plus profond les réunit : ce sont des animaux sauvages. Savoir qu’il sont là et avoir la chance de les apercevoir a quelque chose de réconfortant. J’ai eu la chance de croiser les deux dans la même journée. La panthère des neiges dans mon imaginaire guidé par le récit de Sylvain Tesson et le hérisson, par hasard, derrière ma fenêtre.

      Dans son ouvrage « la panthère des neiges » Sylvain Tesson nous entraînes sur les traces de la panthère des neiges au côté du photographe animalier Vincent Munier. Le voyage est long pour se rendre sur les terres des dernières panthères. Des plateaux et des escarpements à 5000 milles mètres d’altitude, loin des villes des champs et des routes. Pour les parcourir il faut braver le froid, toujours là même en plein soleil, l’altitude et les dénivelés. Et puis attendre, attendre longtemps, pour voir les animaux. Les journées sont ponctuées par de longs affûts, où le photographe se fond dans le paysage dans l’espoir que son regard croise celui de ces êtres qui ne font qu’un avec la nature. Ces longues périodes d’attente sont propices à la réflexion. Attendre, sans être sûr du résultat, simplement pour être là plus près de la nature, loin de l’injonction à l’action et au mouvement qui surplombent nos vies.

      Pendant que les voyageurs souffrent du froid et peinent à se mouvoir, les animaux sont à l’abri du froid sous leur fourrure et se déplacent avec légèreté. Ils sont libres, dans leur élément. Aucun fil, aucune barrière ne les retient. Libres de simplement se déplacer pour manger, se défendre, se reproduire sans se soucier de porter des vêtements, de travailler ou de payer son loyer. Être là et vivre, tout simplement. Cette liberté dans l’immensité de la nature, les mots de Sylvain Tesson et les photos de Vincent Munier nous en offrent un fragment, une ébauche pour faire travailler notre imagination et nos rêves. La simplicité de la vie des animaux sauvages comme le négatif de nos vies où tellement de choses sont possibles qu’il est impossible de tout faire. Aucune course effrénée contre le temps n’y changera rien. Quand tout semble trop rapide, trop compliqué, trop imprévisible, il est apaisant de s’imaginer cette vie sauvage centrée sur l’essentiel.

      Nul besoin d’aller au bout du monde pour la croiser. En lisant la panthère des neiges, je faisais des pauses pour observer l’épicéa par la fenêtre. Souvent je ne voyais que la silhouette familière de ses branches. Parfois des mésanges s’y tenaient. Elle naviguaient de branche en branche et faisaient un numéro d’équilibriste pour se poser sur des pieds de sauge et manger leurs graines. Ce spectacle me réjouissait, la vie sauvage n’existait pas seulement à travers les photos et les livres mais elle était là derrière la baie vitrée du salon, sorte d’affût pour voir la vie sauvage du jardin sans être vu. Plus grande fut ma surprise quand l’après midi j’ai aperçu un hérisson derrière mon affût domestique. Cela faisait des années que je n’avais pas vu un. Il faisait jour, sa présence était improbable et pourtant il ne semblait pas malade, il se déplaçait bien. Il profitait peut-être du calme qui régnait dans le jardin en cette période de fortes précipitations. il était affairé à explorer le sol. Connaissant son goût pour les limaces et les escargots il a du avoir de quoi se régaler. Je l’ai regardé derrière la baie vitrée sans sortir pour ne pas le déranger.

      La photo prise à travers la vitre n’est pas bonne mais elle précieuse pour moi. C’est une trace de ce moment fugace où j’ai eu le plaisir d’observer une tranche de vie de ce visiteur sauvage et mystérieux du jardin.

      Nul besoin de voyager loin pour éprouver l’émotion que procure l’observation des animaux sauvages. Elle est aussi forte près de chez soi que sur des terres lointaines. Vincent Munier l’explique dans une interview au Parisien « La rencontre avec un animal provoque une sorte de soulagement intérieur qui fait beaucoup de bien. C’est thérapeutique, comme des pansements sur nos blessures. Et je vous assure que vous pouvez vivre des moments extrêmement plus forts en observant un oiseau dans la forêt d’à-côté que, juché sur un 4 x 4, des léopards lors d’un safari organisé en Afrique. »

      Pour aller plus loin :

      Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 153 pages, 2019

      Christophe LEVENT, Sur la trace des animaux qui nous entourent avec Vincent Munier, Le Parisien, 11 Mai 2020 (page consultée le 16 Mai 2020) http://www.leparisien.fr/environnement/vincent-munier-photographe-animalier-ecouter-un-merle-c-est-extraordinaire-11-05-2020-8314428.php

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    • Comment façonner son jardin avec une tondeuse et la nature ?

      Publié à 21 h 13 min par Antoine Bocheux, le avril 26, 2020

      Au jardin comme dans les champs, nous pouvons choisir de laisser une place plus ou moins grande à la nature. C’est un lieu où notre rapport avec elle peut s’exprimer avec force, où nous la façonnons avant tout en fonction de critères esthétiques. Ce qui est beau ou ce qui est laid, ne se décrète pas, nous le ressentons viscéralement. Je fais partie de ceux qui aiment les jardins où elle a toute sa place. J’ai bien conscience que ce ressenti est loin de faire l’unanimité. Je constate également que le goût pour le jardinage avec la nature est de plus en plus partagé.

      Je voudrais vous parler ici du jardin en mouvement, un concept imaginé par le jardinier paysagiste Gilles Clément. Je l’ai découvert il y a environ 10 ans dans son ouvrage « où en est-on avec l’herbe ? : Réflexions sur le Jardin Planétaire ». 10 ans, c’est long, je n’ai plus mes notes de lecture sous la main au moment d’écrire ce texte. Je tiens à vous en parler quand même, sans avoir l’ambition de vous le présenter dans sa globalité mais en insistant sur une idée qui a changé ma façon de jardiner : il est possible, souhaitable et utile de ne pas tondre la totalité de son jardin. Certaines zones peuvent être tondues régulièrement. D’autre une fois sur deux ou sur trois. D’autre une fois par an. En procédant ainsi, comme le ciseau d’un sculpteur, la tondeuse créé du relief dans le jardin. Elle devient également un crayon qui permet de dessiner des formes, géométriques comme des allées, ou aléatoires en contournant les plantes que l’on souhaite laisser fleurir. En anticipant la couleur de ces fleurs, elle devient également la palette de couleurs du peintre avec le rouge de l’oseille sauvage, le jaune des pissenlits, le bleu de la sauge des prés ou le blanc de l’achillée millefeuille.

      Le jardin en mouvement porte bien son nom, il induit le mouvement. Alors que les massifs de fleurs plantées sont fixes, les îlots de fleurs du jardin en mouvement se déplacent. Elles se ressèment toutes seules mais pas au même endroit d’une année sur l’autre. La forme du jardin change ainsi d’année en année pour les suivre mais aussi de saison en saison. Par exemple, une fois que l’oseille sauvage a dispersé ses graines, elle peut-être tondue pour laisser éclore plus loin de nouveaux îlots d’ achillée millefeuille.

      Cette façon d’apprendre à faire moins pour laisser plus de place à la nature et un bonheur quand on aime contempler un petit coin de nature au seuil de sa porte.Elle permet d’assouvir sa curiosité pour la botanique pour reconnaître avant fleuraison les fleurs que l’on souhaite voir s’épanouir et mettre un nom sur celles qui poussent toutes seules dans les zones épargnés par la tondeuse. Elle donne la satisfaction d’observer les insectes qui butinent sur les fleurs, les plantes sauvages leur sont plus favorables que leurs cousines ornementales. Même les oiseaux en profitent, les plus petits d’entre eux s’accrochent aux tiges d’oseille sauvage pour picorer leurs graines.

      Des îlots d’oseille sauvage

      De la nature, du mouvement mais un jardin avant tout, avec des allées régulièrement tondues pour circuler et des passages de tondeuse suffisamment fréquents et ciblés pour ne pas voir son jardin se transformer en friche. Et beaucoup d’autres choses encore… Un terrain de jeu pour observer la nature à sa porte Une création en modelant les îlots fleuris au fil des saisons . Un jardin fleuri sans planter une fleur, 100 % local sans engrais ni pesticides !Sans déchets non plus, il n’est pas nécessaire de ramasser la tonte, elle sera mangée par les habitants du sol qui le transformeront en nourriture pour les plantes et la boucle sera bouclée. A moins que vous ne préfériez la ramasser pour pailler une parcelle de permaculture, mais ça c’est autre histoire!

      Pour aller plus loin :

      Gilles CLEMENT, Où en est l’herbe ? : Réflexions sur le Jardin Planétaire, Actes Sud, 155 pages, 2006

      Une interview de Gilles Clément en 5 épisodes dans l’émission A Voix Nue sur France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/gilles-clement-0

      Posté dans Nature | 1 commentaire | Tagué Jardin, Nature
    • Un printemps silencieux

      Publié à 17 h 18 min par Antoine Bocheux, le mars 29, 2020

      En cette année 2020, le début du printemps est marqué par le confinement que nous vivons pour ralentir la propagation du virus Covid-19. Au moment où le retour du soleil et les jours qui rallongent sont une invitation à sortir, il faut rester enfermé. Du jour au lendemain, sans sommation, notre quotidien s’est transformé dans une sidération collective.

      Les avions ont presque cessé de voler, les voitures se font rares, les routes sont anormalement calmes. Il se dégage une atmosphère étrange en parcourant les rues pendant les brèves minutes où nous pouvons sortir pour pratiquer une activité physique. Ce qui frappe le plus c’est le silence. Le bruit de fond de la circulation disparaît pour laisser place à de nouveaux sons inhabituels. L’espace sonore n’est pas vide, il est contrasté avec des pleins et des vides. Des vides, quand même en tendant l’oreille il est seulement possible d’entendre un léger souffle de vent. Des pleins quand on croise une voiture ou le bruit perçant d’une tondeuse. Le chant des oiseaux, d’ordinaire recouvert, se fait plus présent. Parfois éloigné, son écho est à peine perceptible. D’autres fois, il occupe le premier plan pendant de longues minutes.

      Des bruits inhabituels ressortent. Le pas de joggeurs, plus nombreux que d’habitude, l’écho des ballons des enfants. La sensation d’espace est inhabituelle. Sans circulation les rues semblent plus grandes, on s’écarte pour rester à plus d’un mètre des autres piétons. On se dit encore bonjour, entendre la voix d’un inconnu autrement qu’à travers des hauts parleurs devient presque incongru. Marcher dans la rue n’est plus quelque chose de banal et d’innocent, cela devient une activité rare, rationnée, précieuse, contrainte. Le monde sensible qu’il est possible d’entendre et de sentir se restreint à un rayon d’un kilomètre autour de son domicile. Sa place est réduite à une portion congrue, il est remplacé par le monde virtuel des ordinateurs, des téléphones et des vidéo-conférences.

      On entend encore le son de la voix de ses proches et des ses collègues mais il déformé par le téléphone comme leur visage l’est par les webcams. Le liens avec les autres deviennent presque entièrement virtuels. Sans le cordon ombilical d’Internet qui nous relient, il n’en resterait plus grand chose. Nous étions déjà habitués à voir le monde à travers nos écrans. Avec le confinement, nos liens avec le réel sont encore réduits.

      Il y a quelques mois personne n’aurait pu prévoir que l’on en arrive là. Nous faisions confiance à la science pour trouver une solution pour nous protéger contre ce virus. Elle n’en a pas trouvé, un tiers de l’humanité se retrouve confiné. Un sentiment de confiance et d’invulnérabilité s’évapore devant cette impuissance. Nous sommes vulnérables face à un ennemi invisible que nous ne maîtrisons pas. Cet étrange silence règne sur nos villes, nous restons chez nous pour nous protéger. Notre silence laisse la place aux bruits de la nature qui étaient étouffés.

      « Le printemps silencieux », c’est le titre du livre écrit en 1962 par la biologiste américaine Rachel Carson pour évoquer le silence de la nature dans les champs à cause de l’utilisation des pesticides. Elle nous prévenait qu’avec les pesticides les insectes et les oiseaux se font plus rares, leurs chants s’estompent dans les champs pour laisser la place au silence. Ce printemps, c’est le son de l’Humanité qui s’estompe. Malgré la science, malgré les pesticides et notre apparente maîtrise sur la nature, un simple virus nous vole des vies humaines et chamboule notre quotidien.

      Cette période de confinement est l’occasion de se poser, de laisser moins de place aux réflexes et plus de place à la réflexion. Nous constatons combien le contact avec les autres nous manque, à quel point les interactions positives avec nos semblables sont importantes dans nos vies. Nous éprouvons qu’il est frustrant de ne pas pouvoir sortir alors que dehors la nature s’éveille. Derrière l’inquiétude pour « la planète » qui est de plus en plus partagée depuis quelques années, nous nous rendons compte que ce n’est pas pour la vie sur terre qu’il faut nous inquiéter. Les virus et les bactéries nous survivrons. Ce virus qui nous menace, contre lequel nous sommes en guerre, nous le rappelle cruellement. C’est pour nous, pour les oiseaux, pour les fleurs pour les arbres et pour tous ce que nous aimons qu’il faut s’inquiéter. Vivre, bien sûr, mais vivre comment? Qui souhaiterait rester confiné pendant des années. Cette période de réflexion est aussi l’occasion de s’interroger sur ce que nous voulons sauver.

      Posté dans Non classé | 1 commentaire
    • Comment tendre vers des agricultures en symbiose avec la nature ?

      Publié à 14 h 13 min par Antoine Bocheux, le mars 1, 2020

      L’objectif de l’agriculture est de cultiver les plantes et d’élever les animaux dont nous avons besoin pour nous nourrir. Cela nécessite d’intervenir pour créer un milieu qui leur est favorable. En contrôlant la concurrence des adventices, ces plantes qui poussent aux milieux des cultures alors qu’elle ne sont pas désirées, mais aussi les champignons et les insectes qui peuvent compromettre la récolte. En faisant le nécessaire pour que les sols soient suffisamment riches et meubles pour assurer la croissance des plantes cultivées. Il est possible d’arriver à ce résultat en créant un milieu artificiel où la nature a une place réduite. Il est également possible de pratiquer une agriculture qui laisse une place à la nature et d’en faire bénéficier les plantes que nous cultivons.

      Prenons un peu de recul et observons les plantes dans une forêt où les interventions de l’homme sont limitées. Elles sont vigoureuses, foisonnantes. Pourtant, elles ne bénéficient d’aucun soin pour accélérer leur croissance. En partant de cette simple observation, on peut constater qu’elles poussent parfaitement sans notre aide. Les terres agricoles laissées à l’abandon sont rapidement recouvertes de végétation et se transforment en forêts en quelques décennies si nous n’intervenons pas.

      Dans notre forêt, le sol n’est pas labouré et aucun apport d’engrais n’est amené aux plantes. Elles trouvent dans le sol ce dont elles ont besoin pour pousser. Elles profitent du travail des vers de terre, bactéries et champignons qui travaillent naturellement dans le sol pour transformer la matière organique (feuille morte, bois mort…) et la mélanger à la roche mère pour former l’humus, cette fine couche de terre à la surface du sol riche en nutriments. Ils contribuent également à rendre le sol meuble et à l’aérer en creusant de petites galeries. Cela améliore sa capacité à stocker l’eau de pluie et à la restituer. Ce qui explique qu’après un orage, quand l’eau ruisselle dans les champs, elle est absorbée par le sol de la forêt.

      Comme le sol n’y est jamais retourné et qu’il est toujours recouvert par des plantes vivantes et de la matière organique, tous les éléments sont réunis pour favoriser la formation d’humus.

      Apprendre à laisser une place à la nature dans les champs

      Les résultats de cette observation étant posés, on ne peut que constater qu’il faut intervenir un minimum dans un champ. Il n’est pas question de faire pousser des céréales ou des légumes dans une forêt. Cela n’empêche pas de laisser faire la nature à certains endroits .

      Autour des parcelles, en laissant des plantes pousser spontanément pour que la flore et la faune qui ne trouvent pas leur place dans les cultures trouvent un refuge.

      Sous nos pieds, en respectant la vie du sol pour que les cultures profitent de ses bienfaits comme les arbres de notre forêt. Pour en arriver là, il faut qu’une plante recouvre le sol le plus souvent possible pour le protéger de l’érosion. Laisser des résidus de culture à sa surface ou cultiver des engrais verts pour nourrir les animaux et les bactéries qui y vivent. Limiter au maximum les labours et, quand c’est possible, les abandonner. En retour les habitants du sol ameublissent le sol et fournissent aux cultures les nutriments dont elles ont besoins sans aucune intervention humaine. Dans ces conditions, il est possible de tendre vers une symbiose entre les plantes cultivées et la vie du sol.

      Pour ne pas perdre les bénéfices de ces efforts, il est nécessaire de limiter au maximum l’emploi des pesticides dont la présence peut facilement rompre le fragile équilibre de la vie des sols mais aussi éliminer des insectes dont la présence est indispensable à l’équilibre de la parcelle

      Associer les cultures dans l’espace et dans le temps

      Pour tendre vers cette symbiose, il est également nécessaire d’associer plusieurs cultures, chacune d’entre elles apportant des nutriments différents aux sols. Par exemple les légumineuses sont riches en azote, dont les céréales ont besoins. On retrouve cette diversité dans notre forêt, où, comme l’intervention de l’homme est réduite, on rencontre plusieurs essences d’arbres et plusieurs espèces d’arbustes et de plantes de sous bois. Elle est favorable à la vie du sol. Elle est également bénéfique aux plantes elles-mêmes car elle les aide à se protéger contre les ravageurs. Elle permet de nourrir une faune variée qui s’auto-régule, chaque espèce limitant les effectifs des autres. Ici aucun pesticide, fongicide ou insecticide ne sont utilisés pour protéger les plantes, ce qui ne les empêche pas d’être vigoureuses. Les ravageurs sont bien présents, mais ils subissent un impact suffisamment fort de la part des prédateurs pour que les dégâts qu’ils occasionnent soient limités. L’exemple le plus connu de ce type de régulation naturelle est celui des coccinelles qui contrôlent la population de pucerons. S’il arrive qu’un ravageur ait un fort impact sur une espèce de plante, son expansion sera limitée par la résistance des autres plantes à ses attaques. Il ne pourra pas se développer car il ne trouvera pas en quantité suffisante pour se nourrir la plante qu’il parasite.

      En agriculture il est nécessaire de maintenir cette diversité pour diminuer la pression des parasites sur les plantes cultivées. Cultiver des plantes différentes d’une année sur l’autre permet d’y contribuer. Il est également bénéfique de semer en même temps plusieurs plantes différentes. Enfin, il est possible de l’augmenter en laissant une place aux arbres au milieu des cultures. Les espaces laissés à la nature autour de la parcelle lui sont aussi favorable en abritant une grande variété de plantes et d’insectes. En respectant une partie ou la totalité de ces associations, il est envisageable de réduire ou de supprimer l’usage de pesticides. Là encore, il est possible de tendre vers une symbiose entre l’agriculture et la nature.

      Intervenir moins pour laisser une place à la nature, associer les plantes dans le temps et dans le l’espace. Ces grandes lignes se déclinent sous une grande variété de pratiques agronomiques qui s’adaptent aux différents contextes, climatique,géologique, géographique et économique, rencontrés par les agriculteurs qui les mettent en pratique.

      Pour aller plus loin :

      Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs, Sang de la terre , 224 pages, 2008

      Posté dans Agriculture, Nature | 0 Commentaire | Tagué Agriculture, Nature
    • Le vertige du carbonifère

      Publié à 14 h 22 min par Antoine Bocheux, le février 9, 2020

      L’histoire de la terre est divisée en grandes périodes aux noms plus ou moins évocateurs. Le carbonifère en est une. Elle a commencé il y a 360 millions d’années et a pris fin il y a 300 millions d’années. A l’échelle de la vie d’un homme, c’était il y a une éternité et cela a duré une éternité

      C’est une époque tellement lointaine qui a duré tellement longtemps qu’il faut prendre sa respiration et laisser aux mots le temps de pénétrer en nous pour essayer de s’imaginer ce que cela représente : 60 millions d’années c’est long, très très long c’est 20 fois le temps qui s’est écoulé depuis les premiers hommes sur terre, il y 3 millions d’années.

      Difficile de s’imaginer à quoi ressemblait la surface de la terre à cette époque avant les hommes, avant les mammifères, avant les plantes à fleurs, avant les dinosaures. Il faut faire travailler son imagination pour y arriver. Elle était verte et recouverte d’épaisse forêt à perte de vue. Les arbres sont déjà là omniprésents. Aucun animal de grande taille ne vient contrarier leur croissance. Les plus grands animaux que l’on croise sont des libellules d’un mètre d’envergure. Les arbres eux tutoient déjà le ciel, se dressant à 40 mètres de hauteur grâce à leurs troncs ligneux. Leurs feuilles se dressent dans les cimes pour capter la lumière du soleil. Leur association avec les champignons leur permet d’explorer les moindre recoins du sol pour récupérer l’eau et les nutriments qu’il renferme. Le temps passe, les sols s’épaississent et rien ne semble pouvoir perturber ces forêts. Pourtant, sur le temps très long, des perturbations finissent par arriver. Parfois, le niveau de la mer monte, de vastes forêts sont recouvertes. Les millions d’années passent, la mer se retire de nouveau, elles sont recouvertes d’une épaisse couche de sédiments qui ralentit leur transformation en matière organique en l’absence d’oxygène. Elles se décomposent très lentement dans les entrailles de la terre. Elles finissent par former des mines de charbon. C’est elles notre lien étroit avec le carbonifère. C’est en les explorant que les botanistes ont pu trouver les fossiles des arbres qui peuplait la surface de la terre à cette époque si lointaine. Prêles et fougères géantes et autres espèces d’arbres aux noms exotiques, aujourd’hui disparus.

      Penser à ces mines donne le vertige. En les exploitant l’homme a à sa disposition, facilement accessible, l’énergie que les forêts du carbonifère ont accumulé pendant des millions d’années. Il faut se souvenir qu’au début du 19ième siècle, avant l’exploitation massive des mines de charbon, le développement économique de l’Angleterre était freiné par un manque d’énergie. Il fallait choisir, du charbon de bois pour l’industrie ou du bois pour la marine. Des céréales pour nourrir les hommes et les animaux domestiques ou des forêts pour fournir l’industrie naissante en charbon de bois. En fournissant du charbon sans couper les dernières forêts, les mines de charbon ont permis d’enclencher la révolution industrielle. En permettant l’essor de la marine à vapeur, du chemin de fer et des aciéries, elles ont été le socle de la révolution industrielle. Aujourd’hui encore, elles constituent un des piliers de notre économie, le charbon étant la première source d’électricité dans le monde. C’est l’énergie du carbonifère qui alimente nos ordinateurs ! Il ne faut pas l’oublier, le charbon, le pétrole et le gaz sont des énergies issues de la décomposition de matières végétales, d’arbres pour le charbon, d’algues pour le pétrole et le gaz. La principale source d’énergie de notre monde minéral est organique !

      Profiter à un coût réduit d’une énergie accumulée pendant 60 millions d’années est une aubaine. C’est aussi une malédiction car il reste sous nos pieds encore suffisamment de charbon pour que les pires scénarios de changement climatique deviennent réalité. On ne relâche pas impunément en 200 ans le carbone accumulé par les plantes pendant 60 millions d’années.

      Pour aller plus loin :

      Olivier DAUTEL et Jean-Yves NOGRET, La Biologie pour les Nuls, First, 420 pages, 2011

      Christophe BONNEUIL et Jean-Baptiste FRESSOZ, L‘événement Anthropocène.La Terre, l’histoire et nous, Seuil collection Point histoire, 336 pages, 2016

      Posté dans Histoire | 0 Commentaire | Tagué Energie, Histoire, Histoire de la vie
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