Les champs de mes rêves

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    • Le comment et le pourquoi

      Publié à 22 h 21 min par Antoine Bocheux, le novembre 28, 2021

      Comment tourne le monde ; et pourquoi ? Voilà deux questions simples qui n’ont pas fini d’attirer notre curiosité. C’est l’envie d’en savoir, un peu, plus qui pousse à lire des livres de vulgarisation scientifique comme celui de Julien Bobroff, la quantique autrement. Garanti sans équation !

      Difficile de rentrer dans le monde de la physique quantique sans solides notions de mathématiques. C’est le langage utilisé pour décrire les particules infiniment petites, les briques élémentaires de la matière. Ici, il est question d’électrons, de particules élémentaires, une échelle où il est impossible de voir, de sentir, de toucher. Seul l’abstraction, les mathématiques et des expériences sophistiquées permettent de constater que la matière se comporte différemment à une toute petite échelle ou lorsqu’elle est refroidie à des températures proches du zéro absolu. Qui culmine à -273 degrés. Heureusement pour nous, le genre de température que l’on a aucune chance de rencontrer !

      Dans ce monde qui est à la fois le nôtre et à la fois une abstraction complète, il se passe des choses étranges. Une particule se trouve à plusieurs endroits à la fois. Elle peut potentiellement interagir en temps réel avec une autre particule située à des milliers de kilomètres en faisant abstraction de la vitesse de la lumière. Elle peut de manière aléatoire traverser un obstacle, comme une tranche de pain qui saute d’une grille pain et traverse le plafond. Je ne me lancerai pas dans des explications plus détaillées de phénomènes que j’ai découverts suite à la lecture du livre de Julien Bobroff. Je les comprends encore très mal. Cela n’empêche pas d’avoir lu ce livre avec plaisir et étonnement. J’en retiens qu’à une autre échelle, les lois les plus élémentaires de la physique ne s’appliquent plus.

      Cette lecture a suscité d’autres réflexions. Dans l’introduction du livre, l’auteur expose que l’objectif de la physique est de savoir comment fonctionne le monde. En proposant des hypothèses grâce à des équations écrites en langages mathématiques et en les testant en ayant recours à des expériences. Une construction de la pensée sophistiquée qui requiert une forte capacité d’abstraction. Et beaucoup de pédagogie pour décrire les résultats de la recherche à des lecteurs ne comprenant pas le langage mathématique. Julien Bobroff réussit ce tour de force en nous présentant des énigmes que les scientifiques ont résolues. Il utilise de nombreuses métaphores comme celle d’une onde à la surface de la mer pour représenter les particules quantiques qui se situent à plusieurs lieux au même moment. Des illustrateurs apportent également leurs pierres à l’édifice.

      Tous ces éléments donnent des pistes pour comprendre comment se comportent les particules. Par contre ils ne nous expliquent pas pourquoi elles se comportent différemment à une petite échelle. Comme le précise l’auteur dans son introduction, répondre à la question du pourquoi n’est pas l’objet de la physique, c’est celui de la philosophie. Des pourquoi, la lecture de ce livre en laisse trotter quelques uns dans la tête. Pourquoi essayer de tout comprendre alors que de toute évidence la complexité des phénomènes décrits est difficilement accessible pour un non scientifique ? Un savoir universel semble aujourd’hui hors de portée, il faut se contenter d’essayer d’appréhender avec humilité les grandes lignes des dernières découvertes.

      Pourquoi faire cet effort ? Sûrement pour le plaisir de découvrir de nouveaux horizons inattendus. Cette curiosité n’est pas un vilain défaut quand on connaît notre attirance naturelle pour les informations qui éveillent en nous des sentiments de peur, relatent des conflits ou flattent nos égos comme l’a montré Gérald Bronner dans son dernier ouvrage Apocalypse Cognitive.

      Pourquoi,il faut également se le demander quand il est question de la finalité de ces recherches. Derrière la volonté des chercheurs de comprendre comment se comportent les particules à l’échelle quantique, il ne faut pas oublier celle des financeurs à la recherche de nouvelles applications. Et leur amnésie devant l’ambivalence de la technique, cette faculté de penser aux aspects positifs de leurs futures applications en oubliant les conséquences négatives qu’entraînent nécessairement chaque nouvelle technique. Si l’on comprend que des matériaux supraconducteurs ou des panneaux solaires avec un meilleur rendement suscitent des espoirs, cela ne dispense pas de se poser la question de savoir au prix de quelles conséquences négatives ?

      Posté dans La Technique | 0 Commentaire | Tagué Physique quantique
    • Arbres et forêts : faire confiance à la nature ou à la technique pour atténuer le changement climatique

      Publié à 20 h 05 min par Antoine Bocheux, le septembre 25, 2021

      Cette année l’été a été marqué par le changement climatique. Vagues de chaleur , incendies, inondations, cyclones. Tous les continents ont été touchés par ces événements climatiques extrêmes qui se sont succédé sans relâche. Avec cette accumulation, les effets du réchauffement climatique se font de plus en plus durement sentir. Au même moment le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a présenté les premiers résultats de son sixième rapport. Le groupe 1 qui traite de la physique du climat a publié son travail de synthèse. Des milliers de publications scientifiques ont été passées au peigne fin pour établir un consensus au sein de la communauté scientifique. Il confirme que la climat de la terre se réchauffe à cause des gaz à effet de serre émis par les activités humaines. Le réchauffement a déjà commencé, si nous ne diminuons pas les émissions de gaz à effet de serre ses conséquences seront pires.

      Le 30 août dernier, l’émission science et environnement de France Inter La Terre au Carré faisait sa rentrée en revenant sur ce rapporti. Deux scientifiques ayant participé à son élaboration y expliquaient leur méthodologie et les grandes lignes de leurs conclusions. Il en ressort que le débat ne porte plus aujourd’hui sur l’existence du réchauffement climatique mais sur l’atténuation et l’adaptation problématique sur lesquelles travaillent les groupes 2 et 3 du GIEC qui n’ont pas encore livré leurs synthèses. De quoi parlons nous ? L’atténuation : comment réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’adaptation : comment s’adapter pour vivre avec un climat plus chaud marqué par une fréquence accrue des sécheresses, des vagues de chaleur, des inondations et des cyclones. Individuellement chacun se sent tout petit devant de pareils défis. Même en raisonnant au niveau national la France ne représente que 0,9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre .

      Comment faire pour s’adapter et atténuer le changement climatique ? Certains pensent que cela nécessite une contraction ou une décroissance des activités, d’autres, plus nombreux, que le développement de nouvelles techniques permettra de régler tous les problèmes. C’est le choix sur lequel misent les États et les entreprises. Il n’y a aucune rupture sur ce point, c’est ce raisonnement qui a presque exclusivement prévalu au 20ième siècle. Le contexte et les enjeux changent, la confiance en la technique demeure. Au moment de l’adopter, il ne faut pas oublier que la technique est ambivalente, nous l’avons déjà vu iciii. Chaque technique a forcément des inconvénients. On peut le constater avec les technologies dites vertes, panneaux solaires, éoliennes et voitures électriques. Leur fabrication nécessite de grandes quantités de métaux dont l’extraction est extrêmement polluante, leur recyclage est encore balbutiant. Le documentaire « la face cachée des énergies vertes » permet de visualiser cette pollution qui a souvent lieu à l’autre bout du mondeiii

      Plus près de nous comme à l’autre bout du monde, les arbres et les forêts sont des alliés indispensables dans notre quête pour l’atténuation et l’adaptation. En faisant leur photosynthèse avec du CO2 et de l’eau minérale, ils captent du CO2 qu’ils stockent dans leurs troncs et leurs racines. Côté adaptation ils ont de nombreux atouts à faire valoir. Grâce à leurs racines ils contribuent à stoker de l’eau dans les sols ce qui limite les effets des sécheresses et des inondations. Les sols stockent plus d’eau et les nappes phréatiques se remplissent mieux en cas de fortes précipitations. En cas de sécheresse leur système racinaire permet d’aller chercher l’eau plus loin dans le sol. Leur ombre permet de limiter les effets de la chaleur et réduit l’évaporation des rivières qu’elle protège. L’adaptation c’est aussi la diversité, sur ce point les forêts primaires sont les écosystèmes les plus riches ce qui leur offre un grand potentiel pour évoluer en fonction des contraintes climatiques.

      Les forêts c’est également le bois : une matière première et une énergie renouvelable. Si l’on raisonne en technicien on cherche des procédures reproductibles pour « produire » un maximum de bois en un minimum de temps et en automatisant au maximum la « récolte ». Cela donne des résultats mesurables et aboutit à des plantations d’arbres monospécifiques. Les plants sont sélectionnés pour leur rendement. La « récolte » se fait en pratiquant des coupes à blanc sur de vastes parcelles. Ces plantations d’arbres captent du CO2 qui est relâché dans l’atmosphère si le bois est utilisé pour produire de l’énergie. Si on place le curseur du côté de l’adaptation au changement climatique le bilan de ces plantations d’arbres est moins brillant. Les plantations monospécifiques sont plus fragiles face aux maladies et aux tempêtes. Le jeune age des arbres les rend plus vulnérables à la sécheresse. Les coupes à blanc avec des engins lourds détruisent la vie des sols qui est essentielle à la bonne santé des arbres.

      Les plantations d’arbres ne sont pas la seule solution pour capter du carbone. Il est possible de mettre des arbres dans les champs et autour des champs avec l’agroforesterie. Il est également possible de couper du bois dans des futaies irrégulières. Ici pas de coupes à blanc mais des arbres d’ages et d’essences variés qui ne sont pas coupés tous en même temps. C’est une façon de produire du bois plus respectueuse de la biodiversité et plus résiliente face au changement climatique.

      Finalement, pourquoi ne peut on pas tout simplement laisser faire la nature et laisser la forêt évoluer librement. Pour capter du carbone l’idée est excellente, le carbone capté dans les sols et dans les troncs d’une forêt qui n’est pas exploitée sera séquestré pour des siècles. Une forêt dont les arbres sont matures et dont la vie du sol est riche pourra retenir plus d’eau dans ses sols et donc mieux résister aux inondations, sécheresses et incendies. Cela ne sera peut-être pas suffisant pour faire face à tous les aléas que nous réserve le changement climatique mais à qui fait-on confiance ? à la nature qui depuis 400 millions d’années à permis aux forêts d’évoluer et de s’adapter. Ou à la technique qui cherche des solutions pour permettre aux plantations d’arbres de s’adapter au changement climatique dont elle est à l’origine. A l’un, à l’autre ou peut-être au deux, rien n’empêche d’essayer les deux méthodes.Pour le moment tous les efforts portent sur la seconde.

      Le botaniste Francis Hallé nous propose un projet pour appliquer la première méthode qu’il présente dans son manifeste pour une forêt primaire en Europe de l’ouestiv, projet dont nous avions déjà parlé iciv. Le projet est simple : laisser une forêt de 70 000 hectares évoluer sans intervention humaine. C’est un projet tout à fait cohérent pour capturer du carbone. Pourquoi les entreprises qui souhaitent compenser leur empreinte carbone ne multiplient-elles pas les projets de ce type au lieu de soutenir des plantations d’arbres ?

      Ce projet peut contribuer à trouver des solutions pour s’adapter au changement climatique. Observer comment une forêt s’adapte sans intervention humaine est une perspective intéressante pour savoir comment la nature s’adapte. C’est aussi une autre façon d’aborder le savoir. Chercher à comprendre plutôt qu’à intervenir.

      Ce type de forêt avec le bien-être qu’elle procure est également un atout pour nous aider à nous adapter au changement climatique.Le projet prévoit l’accueil du public. Visiter un lieu où les excès du climat sont atténués par la voûte des arbres peut nous aider à nous ressourcer. Francis Hallé insiste également sur la dimension esthétique du projet. Une forêt où les effets de l’intervention humaine se font peu sentir sera toujours plus belle qu’une plantation d’arbres. Savoirs et émotions en contemplant la beauté de la nature, notre quête pour nous adapter aux changements climatiques peut aussi nous mener à autre chose qu’à la recherche de nouvelles techniques.

      ihttps://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-lundi-30-aout-2021 Pour ceux qui souhaitent aller plus loin cette page comprend un lien vers une traduction en français du rapport pour les décideurs. Pour les scientifiques un lien vers le rapport complet est également proposé.

      iihttps://champsdemesreves.fr/2020/08/14/le-fonctionnement-du-systeme-technicien-comment-la-technique-faconne-notre-monde/

      iiihttps://www.publicsenat.fr/emission/documentaire/la-face-cachee-des-energies-vertes-189232

      ivhttps://www.actes-sud.fr/catalogue/pour-une-foret-primaire-en-europe-de-louest

      vhttps://champsdemesreves.fr/2021/01/10/planter-des-arbres-ou-laisser-pousser-les-arbres/

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    • « Si le monde devait crever demain je planterais un arbre »

      Publié à 15 h 30 min par Antoine Bocheux, le juillet 31, 2021

      Que ferions nous si nous étions sûr que le monde devait crever demain ? Pour être plus précis, que si rien ne change, les effets conjugués de la croissance des productions industrielles, de l’agriculture et de la population, allaient provoquer une hausse de la pollution, une raréfaction des ressources naturelles et un effondrement de la production agricole. Et qu’au final, c’est la population humaine qui va s’écrouler à son tour. Ces conclusions sont celles auxquelles ont abouti Dennis et Donella Meadows, Jørgen Randers et William Behrens en 1972 dans le rapport « Les Limites à la croissance » également connu sous le nom de rapport du Club de Rome.

      Télérama a recueilli leurs souvenirs et est revenu sur leurs parcours dans un passionnant article intitulé « ils étaient quatre mousquetaires »i. Cet article insiste sur l’aspect humain de leur travail. Au début des années 1970, nos quatre jeunes chercheurs, étudiants au MIT, ont travaillé pendant 18 mois. Leur sujet ?  « Analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et sur l’économie matérielle mondiale » Pour le savoir, ils ont modélisé sur un ordinateur l’évolution de la production industrielle, de la production alimentaire, de la démographie de la pollution et des ressources naturelles. Chiffres à l’appui, ils sont arrivés à une conclusion qu’ils n’avaient pas prévue. Ils avaient beau vérifier leurs données, refaire leurs calculs, les résultats de leur modélisation étaient intraitables. Le système de croissance actuel n’est pas viable sur le long terme. Les progrès technologiques peuvent repousser l’effondrement mais pas l’éviter. La seule solution pour y échapper est de limiter la croissance.

      Surpris par ces résultats, ils ont présenté leur travail avec enthousiasme, convaincus qu’ils allaient être écoutés. Certes les décideurs des sphères politiques et économiques du club des Rome, commanditaires du rapport, avait pris leurs distances avec leurs conclusions. Même si elles étaient surprenantes leurs conclusions étaient le résultat d’un travail scientifique, il fallait les faire entendre, expliquer l’inattendu. Maintenant que l’on savait ce qui nous attend, il suffisait de faire prendre conscience de la situation aux décideurs. Logiquement, ils prendraient les mesures nécessaires pour éviter le pire Pour se faire entendre, ils ont rédigé un mémo qui est devenu « les limites de la croissance ». Dès sa sortie il leur a apporté une notoriété internationale.Ils ont pu exposer les conclusions auprès d’une large audience. Ils ont été payés pour donner des conférences.

      Les années ont passé et petit à petit, il ont compris qu’ils étaient écoutés mais pas entendus. Alors que les faits validaient leurs conclusions. L’augmentation de la pollution et la raréfaction des ressources naturelles étaient conformes à leurs prévisions. Petit à petit, ils ont ressenti un malaise de plus en plus oppressant. Si les puissants de ce monde n’écoutent pas leurs conclusions que faire pour éviter le pire ? Insister, expliquer encore et encore ? Malgré les crises, écologique et économique, rien ne change. Au moins se concentrer sur leurs actions, leur quotidien. William Behrens, s’est lancé dans l’élevage bio et habite une cabane dans les bois. Jørgen Randers a acheté des parcelles de forêts pour les préserver. Dennis Meadows s’implique dans la vie locale dans la commune de Durham où il habite. Donella Meadows est décédée en 2001. Elle avait affiché comme devise sur la porte de son bureau une phrase touchante et pleine de sagesse « si le monde devait crever demain je planterais un arbre ».

      Ces quatre chercheurs ont été confrontés avant nous à l’inquiétude de percevoir un danger qui nous menace tous. Aujourd’hui il devient perceptible. Devant l’inertie des décideurs, ils se sont repliés sur l’action locale pour ne pas rester inactif devant la menace. Cette inquiétude, ce besoin de mettre en adéquation ce que l’on sait avec ce que l’on fait, nous sommes de plus en plus nombreux à la ressentir. Protéger les arbres, planter des arbres est une manière de le faire. En atténuant les sécheresses et les inondations, en abritant une riche biodiversité, en captant du CO2, en nous protégeant de leurs ombres et tous simplement par leur beauté ils sont sources de résilience. Planter un arbre aujourd’hui, c’est planter un peu d’espoir pour l’avenir, ne pas baisser les bras devant un avenir incertain.

      ihttps://www.telerama.fr/debats-reportages/cinquante-ans-avant-la-convention-pour-le-climat-lincroyable-histoire-des-quatre-chercheurs-qui-6822606.php

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    • Comment la méthode pour capturer une petite bulle d’air a de grands impacts sur le climat et la sécurité alimentaire 

      Publié à 19 h 36 min par Antoine Bocheux, le avril 18, 2021

      L’azote ? Il n’a pas de goût, pas d’odeur, il est invisible. Pourtant, nous baignons dedans. Cet élément chimique (N2) est l’un des plus abondants sur terre. Il constitue 78 % de l’air que nous respirons. Le paradoxe est que sous une forme assimilable par les plantes, il est rare. Elles le trouvent dans le sol, mais sont incapables de le capturer dans l’air. Elles en ont pourtant besoin pour fabriquer leurs acides aminés. Dans la nature, les plantes mortes se décomposent sur place et libèrent leur azote dans le sol. Il le restituera à son tour à une nouvelle génération de plantes. En agriculture, les plantes récoltées quittent le champ, emportant avec elles l’azote qu’elles ont accumulé dans leurs tissus. Le cycle est rompu.

      Le manque d’azote a longtemps été un facteur limitant des rendements agricoles. Empiriquement, dès les débuts de l’agriculture, les agriculteurs ont introduit dans leurs rotations des légumineuses pour palier ce manque. Du soja en Chine, des pois chiches en Inde, des pois et des lentilles au Moyen Orient et en Europe, des arachides en Afrique, des haricots en Amérique. Ces plantes peuvent pousser dans un sol pauvre en azote. Elles ont trouvé la clé pour le capturer dans l’air : une symbiose avec des bactéries.

      Cette symbiose a lieu dans le sol. Sur les racines des légumineuses sont accrochées des nodosités, de petites boules rondes mesurant de 1 à 5 millimètres. Chacune de ces petites sphères abrite des centaines de milliers de bactéries qui transforment l’azote de l’air sous une forme assimilable par la plante. En échange, grâce au produit de sa photosynthèse, la plante nourrit les bactéries. Ces légumineuses, également appelées protéagineuses, sont riches en protéines ce qui les rend intéressantes pour l’alimentation humaine comme pour l’alimentation animale.

      En Europe, malgré leur culture pendant des siècles, des jachères ont été nécessaires pour palier le manque d’azote dans les sols. A partir du 15ième siècle en Flandre, de nouveaux assolements ont été découverts : des prairies temporaires avec des légumineuses comme la luzerne et des cultures de légumineuses ont remplacé les jachères. Cela a permis d’élever plus de bétail et par conséquent de fournir plus de fumier, riche en azote, pour fertiliser les champs. Les rendements ont doublé sans main d’œuvre supplémentaire ni nouveau matériel. Ce système de rotation s’est généralisé en Europe au 19ième sièclei.

      Au 20ième siècle, la synthèse chimique de l’azote a permis à l’agriculture de s’affranchir des légumineuses et du fumier. Grâce à l’utilisation de gaz naturel ou de charbon qui fournissent l’énergie nécessaire pour transformer l’azote de l’air en ammoniac assimilable par les plantes. Ce que les légumineuses font avec l’énergie solaire captée par les plantes, la chimie de synthèse le fait en utilisant les énergies fossiles … elles mêmes issues de l’énergie solaire captée par les plantes il y a des millions d’années.

      Cette énergie fossile bon marché est la clé pour disposer en abondance d’engrais azotés. Accompagnée par une mécanisation de l’agriculture, elle aussi tributaire des énergies fossiles, elle a permis d’augmenter les rendements agricoles tout en diminuant le nombre d’agriculeturs. Comme toute technique, l’utilisation de l’azote chimique de synthèse est ambivalente. Pour supporter cette abondance d’engrais il a fallu développer des semences capables de pousser avec ce surplus d’azote qui les rendent plus fragiles ; ce qui a nécessité l’emploi de pesticides. Cette dépendance vis à vis des énergies fossiles s’est accompagnée d’une perte de la souveraineté alimentaire des régions avec leur spécialisation dans la culture ou dans l’élevage.

      L’influence de l’azote de synthèse va au-delà. Au niveau local, le surplus épandu qui n’est pas absorbé par les cultures pollue l’eau. Dans les régions spécialisées dans l’élevage, le lisier trop abondant pour être utilisé comme engrais dans les cultures finit dans les rivières et les eaux côtières où il nourrit les algues vertes.

      Qui dit énergies fossiles dit également gaz à effet de serre. Outre le CO2 émit pour synthétiser l’azote avec des énergies fossiles, l’épandage d’engrais azotés produirait « du protoxyde d’azote, une substance au pouvoir réchauffant 265 fois supérieur au CO2, qui reste dans l’atmosphère plus longtemps qu’une vie humaine »ii

      Devant ces constats, l’agriculture évolue pour diminuer les impacts de l’utilisation de l’azote de synthèse. L’agriculture biologique est pionnière sur ce point : son cahier des charges interdit l’utilisation d’engrais de synthèse et elle prône l’utilisation de légumineuses et l’association de l’élevage et des cultures sur une même ferme.
      Des efforts sont également entrepris en agriculture conventionnelle. Les doses d’engrais sont réduites, les épandages fractionnés. L’agriculture de conservation va plus loin avec l’intégration de légumineuses en association avec les cultures et dans les rotations pour réduire plus significativement l’usage d’engrais de synthèse.

      Le recours aux légumineuses et l’association des cultures et de l’élevage sont les clés pour réduire l’utilisation des engrais chimiques de synthèse. Selon l’agronome Marc Dufumier, cela permettrait même de s’en passer complètementiii. Sans développer de nouvelles techniques dont l’ambivalence entraînera nécessairement des effets secondaires défavorables.Au delà de ce débat, il est intéressant de prendre conscience de la dépendance de notre agriculture aux énergies fossiles et de son impact sur le climat. L’utilisation des légumineuses pour capturer l’azote de l’air est une occasion de remplacer, au moins en partie, les énergies fossiles par l’énergie renouvelable du soleil.

      i Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde : Du néolithique à la crise contemporaine, Seuil, 705 pages, 2002
      ii https://beta.reporterre.net/L-utilisation-d-engrais-azotes-s-accelere-et-menace-l-Accord-de-Paris
      iii https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-09-mars-2021

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    • Le fonctionnement du système technicien : comment la technique façonne notre monde

      Publié à 14 h 38 min par Antoine Bocheux, le août 14, 2020

      Après avoir défini ce qu’est la technique selon Jacques Ellul, nous allons maintenant expliquer comment sa prédominance se manifeste. Pour cela, il ne faut pas étudier les techniques isolément mais comme un tout que Jacques Ellul appelle le système technicien. Il est régi par 5 caractéristiques : l’unicité, l’universalité, l’auto accroissement, l’automatisme et l’autonomie. Nous les présentons ici à travers des exemples, qui permettent d’expliquer les causes des bouleversements qu’a connu l’agriculture depuis le début du 20° siècle.

      L’unicité

      Avec l’unicité, il insiste sur leur caractère indissociable des différentes techniques et sur leur ambivalence. Elles évoluent ensemble. Par exemple, les variétés de semences ont évolué en fonction des contraintes imposées par l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, mais aussi par celles engendrées par de nouveaux modes de transformation des aliments et de nouveaux circuits de distribution plus longs. L’homogénéité, l’aspect et la capacité des aliments à subir de longs transports répondent à ces contraintes.

      L’unicité des techniques recouvre également leur ambivalence. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise techniques. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Même si, pour certaines d’entre elles, leurs avantages semblent être plus importants que leurs inconvénients, il ne faut pas oublier qu’elles sont insérées dans un système et que leur développement a nécessité, ou peut engendrer, celui d’autres techniques dont le bilan est moins reluisant. Par exemple, à leur début, les objectifs des recherches sur la radioactivité portaient sur des applications médicales avant qu’elles n’aboutissent à la création de la bombe atomique alors que la fabrication de poudre pendant la première guerre mondiale a débouché sur celle d’engrais chimiques pour l’agriculture.

      L’auto-accroissement

      Ces liens étroits entre les techniques sont à l’origine de leur auto accroissement. Chaque technique permet la création de nouvelles techniques. Il est ici question de l’innovation et de la recherche et développement. Pour Jacques Ellul, cela correspond à une logique d’auto accroissement car chaque innovation en entraîne plusieurs autres. Cela dépasse les chercheurs qui ne pensent pas le tout mais cherchent méthodiquement dans leur spécialité. La coordination se fait automatiquement, chaque technique obligeant la mise au point de nouvelles techniques. Par exemple, l’utilisation de pesticides pollue l’eau ce qui oblige à créer des techniques pour dépolluer l’eau, de nouveaux pulvérisateurs pour limiter leur dispersion hors des cultures traitées et à rechercher de nouvelles molécules, en espérant qu’elles seront moins polluantes.

      L’universalité

      L’universalité des techniques devient de plus en plus visible au fur à et à mesure que le système technicien se développe. Pour être compétitif un pays ou une entreprise doit utiliser la technique la plus efficace au niveau mondial. On assiste à une universalisation des techniques au niveau mondial et les particularismes locaux sont petits à petits mis à la marge. En agriculture, on constate une uniformisation des modes de cultures. Un nombre restreint d’OGM sont utilisés partout dans le monde avec les même engrais et les mêmes pesticides sous des climats très différents, alors que les semences et les systèmes de culture locaux perdent du terrain. Cette évolution s’accompagne d’une forte concentration des entreprises en amont et en aval de l’agriculture. Concentration des semenciers qui souvent fabriquent également les pesticides et herbicides, concentration des négociants et des coopératives, de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution.

      L’automatisme

      L’automatisme est une caractéristique essentielle du système technicien. Les individus comme les organisations ou les états sont obligés de s’adapter à l’évolution constante des techniques et de toujours utiliser les techniques les plus efficaces dans leur domaine. Qu’ils le fassent avec enthousiasme en pensant qu’elles rendront le monde meilleur ou qu’elles vont les enrichir ou sous la contrainte pour tout simplement survivre, le résultat est le même : les techniques les plus efficaces s’imposent automatiquement. S’ils ne les utilisent pas, les individus sont mis à l’écart et les organisations disparaissent. Les agriculteurs ont été particulièrement touchés par l’automatisme du choix des techniques. La majorité d’entre eux n’ont pas voulu ou pas pu s’adapter à l’évolution des techniques et ont du cesser leur activité. Ceux qui on pu les adopter l’on parfois fait sous la contrainte. Passer de l’élevage à la production animale et perdre le contact avec ses animaux est douloureux pour un éleveur. Avec ce passage, c’est toute le plaisir d’une relation harmonieuse avec les animaux qui disparaît. Les États ont également poussé les agriculteurs à adopter les nouvelles techniques afin qu’ils réduisent leurs coûts de production pour être le plus compétitif possible face aux autre pays sur les marchés internationaux. Rare sont ceux qui comme la Suisse ou le Japon ont protégé leurs agriculteurs de la concurrence étrangère pour assurer leur souveraineté alimentaire.

      L’autonomie

      On ne peut que constater que leur marge de manœuvre est limitée par rapport au système technicien. Jacques Ellul insiste sur l’autonomie de ce dernier. Pour lui, la technique enlève sa liberté de choix à l’homme même si ces perfectionnements lui donnent l’impression de pouvoir choisir. Ce sont bien les hommes qui mettent au point les nouvelles techniques, mais chacun ne comprend que ce qui se passe dans son domaine. Il ne décide pas des grandes orientations. Elles sont prises par chaque technicien dans sa spécialité mais aucun n’a une vision globale du système. La technique prend toujours le dessus sur la politique et l’économie.

      La technique a ainsi une emprise considérable sur nos choix individuels et collectifs. Il faut en tenir compte, ne pas se voiler la face.

      Laisser plus de place à la nature dans les champs va à l’encontre du fonctionnement du système technicien. Cela implique de ne pas utiliser toutes les nouvelles techniques qu’ils engendrent en toute autonomie et qu’il nous impose. Au contraire cela nécessite de mieux observer et comprendre la nature et de mettre au points des techniques locales pour perturber le moins possible son fonctionnement. Cela va à rebours de son universalisme qui tend à imposer une standardisation des modes de culture partout dans le monde.

      Devant les contraintes qu’il nous impose, il ne reste qu’une petite étincelle de liberté que l’observation de la nature et la recherche de relations symbiotiques avec elle peut nous aider à faire grandir.

      Pour aller plus loin

      Jacques Ellul, La technique ou L’enjeu du siècle, Economica, 423 pages, 2008 (première édition en 1954)

      Jacques Ellul, Le système technicien, Cherche Midi, 344 pages, 2012 (première édition en 1977)

      Jacques Ellul, Le bluff technologique, Fayard/Pluriel, 768 pages, 2012 ( première édition en 1988)

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    • La technique selon Jacques Ellul : à la recherche du facteur déterminant pour appréhender la réalité

      Publié à 15 h 28 min par Antoine Bocheux, le juillet 18, 2020

      Il est important d’analyser les blocages et les contradictions qui nous empêchent de mettre en place une agriculture plus proche de la nature alors que nous sommes nombreux à y aspirer. Les spécialistes qui se penchent sur la question nous proposent de nombreuses pistes intéressantes dans cette quête d’explications. Mais leur accumulation finit par devenir confuse. Pour les replacer dans un contexte plus large il est utile de les compléter par une analyse qui vise à rechercher quel est le facteur déterminant qui explique le fonctionnement de notre société dans sa globalité.

      C’est à cette tache ambitieuse et salutaire que s’est employé Jacques Ellul (1912 – 1994). Professeur à la faculté de droit et à l’institut d’études politiques de Bordeaux il a écrit plus de 40 ouvrages dont une trilogie consacrée à la technique : la technique ou l’enjeu du siècle (1954), le système technicien (1977) et le bluff technologique (1988).

      Pour aider ses contemporains à mieux comprendre les grands rouages de la société dans laquelle ils vivent, il a cherché à déterminer quel est le facteur qui explique son évolution. Selon lui, pour être considéré comme déterminant, ce facteur doit répondre à plusieurs critères. Tout d’abord, il doit avoir une part majeure dans l’explication de nombreux phénomènes importants. Il doit permettre de faire un lien entre ces phénomènes. Enfin il doit permettre d’expliquer la contradiction dans les résultats de l’analyse d’un phénomène. Pour lui le facteur déterminant est la technique. Bien qu’il ait présenté « la technique » dès 1954 dans le livre « La technique ou l’enjeu du siècle » l’utilisation de ce facteur déterminant reste pertinent en ce début de 21ième siècle. Jean-Luc Porquet s’est employé à cet exercice où il aborde des sujets d’actualité comme le principe de précaution ou les OGM à travers la pensée de Jacques Ellul.

      Qu’est-ce que « la technique »

      Le plus délicat pour aborder la pensée de Jacques Ellul est de comprendre ce qu’il entend par technique. Pour lui, une technique est une méthode « une méthode pour atteindre un résultat ». Cette définition est très large. Elle ne se limite pas à la conception à la fabrication d’objets comme une voiture, une maison ou un ordinateur. Elle recouvre également des techniques d’organisation comme celles utilisées pour organiser le travail, améliorer l’efficacité personnelle des cadres ou organiser l’entraînement des sportifs.

      L’homme a toujours utilisé des techniques, mais jusqu’à la fin du 18° siècle, elles ne jouaient pas un rôle prépondérant dans sa vie. Elles n’avaient pas le rôle prégnant qu’elles ont aujourd’hui. Elles avaient pour caractéristiques de ne pas être présentes dans tous les aspects de sa vie (ex : avant le confort était spirituel et pas matériel), d’évoluer lentement et d’être locales.

      A partir du 19e siècle, la situation évolue. Petit à petit à petit émerge, d’abord en Europe de l’ouest puis aux États-Unis, ce que Jacques Ellul appelle « le phénomène technique » ou plus simplement « la technique » qu’il définit comme « l’utilisation du moyen le plus efficace dans tous les domaines ». Autrement dit, dans tous les aspects de sa vie l’homme moderne est amené a utiliser une technique qui doit être la plus efficace à sa disposition.

       Une fois cette définition posée il est important de préciser selon quels critères est défini le moyen le plus efficace ?. L’efficacité pourrait être quelque chose de subjectif auquel cas il serait difficile de déterminer quelle est le moyen le plus efficace pour atteindre un objectif. Cependant, dans le cadre du phénomène technique il existe des règles, qui permettent de déterminer quel est ce moyen le plus efficace, autrement dit la technique la plus efficace. Tout d’abord, la technique est rationnelle. Tout doit être pensé à l’avance, fait en fonction de normes et de procédés et logique. Des données chiffrées doivent êtres utilisées pour déterminer quelles sont les techniques les plus efficaces. Ce qui ne peut pas être chiffré, comme les conséquences de la destruction de la nature, n’est pas pris en compte au moment d’évaluer l’efficacité d’une technique.

      Enfin la technique a une seule finalité : son propre développement. Elle n’a pas d’objectifs à long terme. Elle cherche simplement à se développer en suivant un modèle auquel Jacques Ellul attribue cinq caractéristiques l’auto-accroissement, l’unicité, l’universalité, l’automatisme et l’autonomie que nous présenterons dans un prochain billet.

      Posté dans Agriculture, Histoire, La Technique | 1 commentaire
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