Incomplétude, ce mot étrange m’est venu à l’esprit en assistant à un récital de piano. Même en me concentrant, impossible de suivre le flot de musique qui jaillit de la table d’harmonie. Sur le clavier, tout va vite, sous l’impulsion des mouvements vifs, souples et précis du pianiste. Trop de notes d’arpèges et d’accords, trop de nuances, trop de variétés dans les timbres. Même en étant attentif, il m’est impossible de me concentrer sur tout. J’imagine que, peut-être dans la salle, d’autres spectateurs plus familiers que moi à l’art du piano perçoivent une sorte de face cachée de la musique qui échappe à mon oreille. J’ai l’impression que mon écoute est incomplète, ce qui ne m’empêche pas d’en entendre assez pour apprécier la musique. Cette incomplétude me donne même une forme de satisfaction. Le flot musical qui sort du piano n’est pas clos. Il est riche des promesses du plaisir d’en découvrir de nouvelles facettes à l’occasion de prochains concerts ou de l’écoute attentive d’un disque.
Cette incomplétude heureuse m’évoque également la botanique. Essayer de vous installer seul au milieu d’une prairie et de nommer les plantes qui vous entourent. Si vous n’en connaissez aucune, l’exercice sera frustrant. Il est difficile de s’intéresser à quelque chose sans aucun repère. Ce n’est plus de l’incomplétude, c’est le vide, le néant. Si vous en reconnaissez la moitié, vous serez heureux de les retrouver et sûrement très motivé par la perspective de sortir votre flore et votre loupe pour mettre un nom sur une partie des plantes que vous n’avez pas reconnues. En repassant, saisons après saisons, années après années, vous aurez le plaisir de constater que vous en reconnaissez de plus en plus. La prairie devient de plus en plus familière. Si un jour vous les reconnaissez toutes, vous aurez un moment l’impression d’avoir fait le tour de la question.
Mais l’horizon de la botanique est vaste. Vous aurez peut-être envie d’aller voir ailleurs pour découvrir des plantes que vous ne connaissez pas encore. Et même de découvrir des espèces que personne n’a jamais décrites si vous êtes un botaniste chevronné (pour cela il faudra quitter la France métropolitaine). Ou de vous intéresser plus en détail aux plantes que vous avez identifiées dans la prairie. Ce que leur association permet de déduire sur la nature du sol ? Sont-elles comestibles ? Ont-elles des vertus médicinales. Quels animaux s’en nourrissent ? Sont-elles rares ? Les questions à se poser sont nombreuses. Si la prairie était un cercle, il se remplirait au fur et fur à mesure que l’on apprend à y identifier les plantes qui poussent à l’intérieur. Et au moment où l’on pense en connaître la superficie, l’on se rend compte qu’il reste de nouveaux points, d’une nature différente, à découvrir. En y prêtant attention, certains points se dilatent et deviennent de nouveaux cercles à explorer.

Sous la prairie, il y a peut-être un sol calcaire constitué de l’accumulation des cadavres de micro-organismes ayant vécu il y a des centaines de millions d’années. Pour les scientifiques, proposer un récit de l’histoire de la vie sur terre ressemble à une enquête policière dont les indices se trouvent principalement dans les roches. La découverte de fossiles permet de compléter le tableau. A partir de ces indices, ils peuvent nous proposer les contours d’une histoire de la vie sur terre. Il restera toujours du mystère dans cette histoire, des découvertes scientifiques à venir la feront évoluer, la bouleverseront peut-être. Une chose est sûre elle sera toujours incomplète. Cette incomplétude fait travailler l’imagination. Comme créer une image mentale de ce qui n’existe plus. Une solution est de faire appel à des illustrations d’artistes qui essayent de restituer les paysages disparus avec le plus de précisions possible. Une autre est de se laisser aller à son imagination.
J’imagine des images floues avec des dominantes de couleurs chaudes pour marquer différents chapitres. Du rouge pour la terre primitive encore en fusion, il y a environ 4,5 milliards d’années. Du bleu foncé pour les débuts de la vie sur terre avant que la photosynthèse des cyanobactéries ne rejette de l’oxygène dans l’atmosphère. La vie existait, mais elle n’était représentée que par des bactéries invisibles à l’œil nu. Du bleu plus clair entre 2,4 milliards d’année et 600 millions d’années, la vie est toujours invisible mais un peu plus grande avec l’apparition des cellules à noyaux, les eucaryotes. Des formes floues, variées et étranges au milieu du bleu de l’océan pour les débuts de la vie multicellulaire entre 600 et 450 millions d’années Et du vert d’il y a 450 millions d’années à nos jours quand les plantes ont colonisé les continents. Les images sont floues, très incomplètes, mais le cercle commence à se remplir. Et je réjouis de la perspective que mes lectures au cours des prochaines années leur apporte un peu de netteté.