Les champs de mes rêves

Les champs de mes rêves
  • Archives
  • Nature
  • Présentation
  • Accueil
  • Articles
  • Catégorie: La Technique

    • L’intelligence artificielle, la technique et nous. Vous avez dit autonome ?

      Publié à 15 h 10 min par Antoine Bocheux, le avril 27, 2025

      L’intelligence artificielle modifie nos vies, c’est entendu. Mais il reste l’espoir qu’en la comprenant nous la contrôlions. Comprendre? Le sujet est quand même complexe! Pas simple de vraiment expliquer comment des programmes informatiques arrivent à effectuer des tâches que l’on croyait, il y a encore quelques années, réservées à l’intelligence humaine. Bien sûr on sait que tout cela n’a rien du surnaturel, ni d’immatériel, contrairement aux apparences. Derrière les intelligences artificielles génératives il y a des montagnes de données récoltées sur le web ; des datas center qui traitent ces données en consommant beaucoup d’électricité en émettant beaucoup de chaleur ; des informaticiens grassement payés dans la Silicon Valley et des millions de travailleurs du clic très mal payési … tout cela est bien complexe, il faudrait être à la fois mathématicien, informaticien, économiste, sociologue et j’en passe pour en expliquer les rouages. Il existe peut-être des spécialistes qui maîtrisent tous ces rouages. Ils ne doivent pas être nombreux.

      Cette complexité interpelle. On peut se dire que l’on est pas doué. Ou penser que Jacques Ellul avait bien raison quand il expliquait il y a maintenant 70 ans que la technique dans son ensemble est automne car si des spécialistes peuvent comprendre ses tenants et ses aboutissant dans leurs spécialités, il est devenu impossible pour une seule personne d’en comprendre l’ensemble. Un ensemble qu’il faudrait connaître pour espérer être autonome car toutes les techniques sont liées les unes aux autres. Elles se nourrissent les unes les autres pour former, sans cesse, de nouvelles techniques dans un auto-accroissement perpétuel. Les intelligences artificielles génératives, par exemple, fonctionnent avec des réseaux de neurones mis au point pour reconnaître des animaux sur des images, sont entraînées à partir de textes et d’images glanés sur le web qui a été créé à l’origine pour échanger des informations scientifiques. Et elles profitent de la puissance de calcul des cartes graphiques Nvidia conçues pour les jeux vidéos. Toutes les techniques sont liées et s’intriquent les unes aux autres, de façon parfois imprévisible.

      Et elles sont universelles, les plus efficaces s’imposent dans le monde entier laissant peu de place aux alternatives. Les États-Unis et la Chine le savent et se livrent une bataille pour imposer leurs intelligences artificielles génératives. Ce qui de facto les poussent à avancer le plus vite possible en se préoccupant un minimum des conséquences de cette course en avant. Dans cette quête de puissance, pas question de ralentir !. Ce qui n’empêche pas parfois d’exprimer quelques inquiétudes comme l’a fait Dario Amodei le PDG d’Anthropic la société derrière l’IA générative Claudeii.

      Finalement la technique selon Jacques Ellul c’est quoi ? J’en avais déjà parlé ici iii et là iv. En une phrase c’est « l’utilisation du moyen le plus efficace dans tous les domaines ». Efficace, voilà un mot qui revient souvent à notre époque. Il faut être efficace dans le monde de l’entreprise, mais aussi dans celui du sport et même dans la manière de « gérer » sa vie comme en témoigne le succès du développement personnel. Finalement nos vies professionnelles et privées sont largement imprégnées par cette quête de l’efficacité. Dans le monde professionnel, il devient de plus en plus difficile de ne pas tester les IA génératives pour chercher à évaluer en quoi elles peuvent nous rendre plus efficace. Dans mon métier de chargé de veille il est difficilement concevable de ne pas utiliser ces nouveaux outils qui permettent, par exemple, de traduire, de résumer et maintenant de rechercher de l’information sur le web. La question qui se pose est comment bien les utiliser, ne pas les utiliser est inconcevable. Il est nécessaire d’adopter les techniques les plus efficaces pour ne pas être mis à la marge, c’est ce que Jacques Ellul appelle l’automatisme du choix.

      En attendant l’utilisation des intelligences artificielles génératives nous offres de nouvelles occasions de détériorer nos bilans carbones, pour s’adapter … ou pour des futilités comme la génération de figurines à son effigie sous forme de starter packsv. Un rapport de L’Agence Internationale de l’Énergie indique que les datas center, largement utilisés pour développer l’IA représentent 1,5 % de la consommation mondiale électrique en 2024, cette consommation devrait plus que doubler d’ici 2030. Difficile d’espérer atteindre la neutralité carbone dans ces conditions. La technique impose ses lois mais la physique et la biologie ont aussi les leurs qui risquent de se rappeler douloureusement à nous. Nous sommes face à une double contrainte.

      Tout cela n’est pas réjouissant, alors pourquoi en parler ? Premièrement pour vous donner envie d’entendre (par exemple en écoutant son interview dans Radioscopievi) ou de lire Jacques Ellul qui avait fait preuve de clairvoyance. Deuxièmement, parce que la connaissance ne doit pas forcément déboucher sur l’action ou sur du divertissement. Savoir c’est aussi admettre ses limites. Ce qui n’implique pas de renoncer à agir. Troisièmement, pour insister sur l’importance de garder dans nos vies des moments et des activités où la recherche de l’efficacité est laissée de côté. Pourquoi pas pour admirer les plantes et les regarder pousser ? Et beaucoup d’autres choses encore, le champ des possibles est encore plus étendu quand on ne s’impose la contrainte de synthétiquement choisir le moyen le plus efficace en toute chose.

      ihttps://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/6888928-les-sacrifies-de-l-ia.html#about-section

      ii https://www.anthropic.com/news/paris-ai-summit

      iiihttps://champsdemesreves.fr/2020/07/18/la-technique-selon-jacques-ellul-a-la-recherche-du-facteur-determinant-pour-apprehender-la-realite/

      ivhttps://champsdemesreves.fr/2020/08/14/le-fonctionnement-du-systeme-technicien-comment-la-technique-faconne-notre-monde/

      vhttps://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/intelligence-artificielle-les-starter-packs-sont-ils-vraiment-un-gouffre-energetique_7161201.html

      vihttps://www.youtube.com/watch?v=we7UhN0Z3BE

      Posté dans La Technique | 2 Commentaires | Tagué Intelligence Artificielle, Technique
    • L’évolution d’Homo sapiens entre ondulation et raz-de-marée

      Publié à 17 h 04 min par Antoine Bocheux, le décembre 31, 2024

      Ces derniers jours, au milieu d’une actualité anxiogène, les médias ont relaté le trentième anniversaire de la découverte de la grotte Chauvet. Voir sur un écran les représentations d’animaux qui ornent ses parois est une petite bouffée d’oxygènei. Parce qu’elles sont belles, dessinées par des hommes et des femmes qui vivaient au contact de ces grands animaux sauvages qui n’existent plus. Parce qu’elles sont mystérieuses et ont un sens qui nous échappe. Surtout parce qu’elles sont très anciennes. Elles auraient 37 000 ans pour les plus anciennes. Plus de 20 000 ans dans tous les cas, l’entrée de la grotte ayant été comblée il y a 21 000 ans, ce qui explique son état de conservation exceptionnel. Ces dates sont frappantes. Elles suggèrent que dès leur arrivée en Europe nos ancêtres Homo sapiens maîtrisaient l’art, qu’ils avaient probablement des croyances et des mythes.

      Cela change la perception parfois péjorative que nous avons de l’âge de pierre. Avec des outils en bois, en os et en pierre, certes. Mais aussi avec suffisamment d’aisance pour libérer le temps nécessaire à des pratiques artistiques. Avec la liberté de se déplacer sans entrave dans de vastes espaces sans pollution. Un mode de vie qu’il ne faut pas idéaliser. Vivre au contact des grands animaux comme les ours des cavernes qui fréquentaient également la grotte Chauvet devait parfois être dangereux. Nous ne sauront jamais si c’était l’entraide ou la violence qui tenait la part la plus importante dans les rapports sociaux à l’intérieur de ces groupes de chasseurs cueilleurs. Un point où il est sûr que nos ancêtres ont mieux réussi que nous est la durée. Plusieurs centaines de générations se sont succédées sur des milliers d’années dans la grotte Chauvet avec un mode de vie qui a probablement évolué très lentement.

      Aujourd’hui que l’on soit optimiste ou pessimisme concernant l’avenir, tout le monde ou presque est conscient que nos modes de vie seront très différents dans 50 ans et nous n’osons même pas imaginer ce qu’ils deviendront dans 100 ans ou 1000 ans. Ils changent radicalement à l’échelle d’une vie. Par exemple, la micro-informatique, Internet et les smartphones les ont déjà lourdement modifiés en quelques décennies. L’intelligence artificielle commence déjà à avoir des impacts importants. Il est a craindre que ces nouvelles technologies qui permettent de créer des armes autonomes, qui changent notre rapport au langage et facilitent la surveillance de masse aient des effets délétères. Sans aucune chance d’appuyer sur le bouton pause pour prendre le temps de réfléchir et reprendre nos esprits.

      En étant optimiste on peut espérer qu’elles nous libèrent des tâches répétitives et nous aident à mieux apprendre. Quels que soient les effets de l’intelligence artificielle, demain sera forcément différent d’aujourd’hui. Les techniques s’empilent et s’intriquent les unes avec les autres. Elles sont devenues tellement complexes qu’elles nous échappent.

      Dans le même temps, les réalités physiques nous rattrapent. Le climat ne sera plus le même, d’ailleurs il a déjà changé, un communiqué de l’Organisation Météorologique Mondiale indique « 2024 est en passe de devenir l’année la plus chaude jamais observée alors que le réchauffement dépasse temporairement 1,5 °C »ii. Avec peu d’espoir que cela s’arrange, il est également prévu que les émissions de gaz à effet de serre augmentent en 2024iii. L’élection du climato-sceptique Donald Trump à la présidence des États-Unis laisse peu d’espoir d’inverser cette tendance.

      Le recul de la place laissée aux vivants non humains, l’érosion des sols ou les effets de nouvelles molécules chimiques qu’aucun organisme vivant ne sais recycler sont tout aussi préoccupants.

      Tout cela présage de beaucoup de changements dans un laps de temps très court. Bien sûr, le climat a toujours changé, Homo sapiens a toujours évolué d’un point de vue biologique et culturel. Il a toujours vécu dans des écosystèmes qui évoluent également, qu’il a toujours contribué à modifier. C’est la vitesse de cette évolution qui change. Au temps de nos ancêtres de la grotte Chauvet elle évoque une légère ondulation à peine perceptible sur un océan calme. Aujourd’hui elle fait penser à un raz-de-marée qui, en quelques secondes, emporte tout sur son passage.

      iLe documentaire « Grotte Chauvet – Dans les pas des artistes de la Préhistoire » propose de belles images complétées par une reconstitution en trois dimensions de la grotte https://www.arte.tv/fr/videos/112849-000-A/grotte-chauvet-dans-les-pas-des-artistes-de-la-prehistoire/

      iihttps://wmo.int/fr/news/media-centre/2024-est-en-passe-de-devenir-lannee-la-plus-chaude-jamais-observee-alors-que-le-rechauffement

      iiihttps://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-billet-vert/cop29-les-emissions-de-gaz-a-effet-de-serre-atteignent-de-nouveaux-sommets-en-2024_6867230.html

      Posté dans Histoire, La Technique | 0 Commentaire | Tagué Art Rupestre, Evolution, Intelligence Artificielle, Nature, Technique
    • Cocon et dépendances

      Publié à 16 h 05 min par Antoine Bocheux, le septembre 8, 2024

      Le cocon. Voilà un mot intéressant pour décrire nos logements. Il évoque un lieu rassurant, à l’abri des vicissitudes du monde. Le premier sens du mot cocon, selon le dictionnaire de l’Académie française est « enveloppe soyeuse filée par de nombreuses larves de lépidoptères, et dans laquelle s’opère leur dernière mue ». Un lieu où des papillons s’abritent à un moment de leur vie où ils sont vulnérables. Son second sens est « milieu douillet où l’on est protégé des réalités, des difficultés de la vie ». Ce confort et ce sentiment de sécurité peuvent faire oublier que dans nos cocons nous restons complètement dépendants, de la nature comme de la société. Ces liens sont parfois surprenants.

      Commençons par le plus trivial, les réseaux et les fils. Notre cocon deviendrait vite inhabitable s’il n’était pas relié au réseau d’eau potable. Le résultat serait le même sans le fil qui le relie au réseau électrique. Il suffit de se remémorer quelques souvenirs de lendemain de tempêtes pour se se rappeler que sans électricité le cocon n’est plus aussi douillet ! Plus de lumière, plus de frigidaire, ni de lave linge ou d’ordinateur Et l’on se sent vite isolé si l’accès au réseau Internet, avec ou sans fil est coupé.

      Pas de lien avec la nature jusqu’ici. Comment le suggère Marc André Sélosse dans son dernier livre Nature et Préjugési, il suffit de poursuivre l’enquête dans le réfrigérateur et se demander d’où viennent les aliments qui s’y trouvent. Les produits laitiers, les œufs et la viande sont issus d’animaux qu’il a fallu nourrir. Avec des céréales cultivées dans de vastes champs, ou du foin récolté dans des prairies ou encore avec l’herbe broutée directement par les vaches. Les fruits et les légumes sont cultivés dans des champs, des vergers et des serres. Le carton et le papier qui servent à emballer ces aliments sont fabriqués à partir de bois, souvent issu de vastes plantations d’arbres. Des champs, des prairies, des plantations d’arbres, autant d’écosystèmes aménagés pour répondre à nos besoins alimentaires.

      Marc André Selosse les appelle écosystèmes externes. Ils sont parfois locaux comme les fruits et légumes en circuit court, souvent plus lointains comme les bananes ou le soja OGM brésilien qui sert à nourrir de nombreuses vaches élevés en France. Dans la majorité des cas nous ne visitons jamais ces écosystèmes où poussent notre nourriture, le bois dont est fait le papier de nos livres et le coton de nos jeans. Loin de yeux, il est difficile de s’imaginer ces lieux.

      Plus étonnant nous dépendons également de ce que Marc André Sélosse appelle nos écosystèmes internes. Ce sont les microbes qu’héberge notre corps, en particulier notre tube digestif. Sans ces milliers de bactéries, nous ne serions tout simplement pas en mesure de digérer notre nourriture. Elles sont tellement proches, dans notre corps, et tellement lointaines du fait de leur taille qui les rend invisibles. Sans la science il serait tout simplement impossible d’imaginer leur existence.

      Beaucoup plus visible est le monde virtuel qui se déploie derrière nos écrans. Connecté à Internet, le monde extérieur rentre dans nos cocons à travers un flux continu d’images et de mots venus du monde entier. Ouvert sur le monde, tout en s’en abritant. Ce qui réduit nos rapports directs avec autrui. Le télétravail pendant le Covid en est un bon exemple. Nous avons continué à communiquer avec l’extérieur, à l’abri du virus à l’intérieur du cocon.

      Nous filtrons les informations qui y rentrent pour y créer un monde virtuel correspondant à nos attentes, parfois en s’appuyant excessivement sur les moteurs de recherche et les algorithmes des réseaux sociaux. Cela peut nous donner le sentiment de maîtriser ce flux numérique entre l’extérieur et l’intérieur du cocon. Ce sentiment est largement une illusion car nous sommes ici au cœur de dépendances. Pour schématiser à grands traits, dépendance vis à vis de la Chine pour la fabrication du matériel informatique, des métaux rares extraits des mines à l’assemblage des ordinateurs. Et dépendance à l’égard des États-Unis pour les logiciels. Par exemple, les systèmes d’exploitation Windows, MacOS sur les ordinateurs, Android et iOS sur les smartphones ou les moteurs de recherche avec l’incontournable Google ou encore les réseaux sociaux avec Facebook et YouTube. Ces logiciels, simples à utiliser, dont la complexité du fonctionnement nous échappe sont les interfaces indispensables pour accéder au monde numérique. Si suite à un bug ou un accident ils ne fonctionnement plus c’est l’ouverture du cocon sur le monde numérique qui est menacé. L’accès à ce blog l’est aussi. Il est hébergé par WordPress.com dont la société mère Automattic à comme adresse Inc. 60 29th Street #343 San Francisco, CA 94110 United States of America.

      Cocon et dépendances, voilà un sujet qui pourrait être développé beaucoup plus en profondeur, nous n’en avons vu que l’écume ici. Triviales ou étonnantes les dépendances qui relient nos cocons à l’extérieur sont nombreuses. Les chercher s’apparente par certains côtés à une enquêtes de roman policier. Dans les romans le but de l’enquêteur est limpide : trouver l’assassin pour qu’il ne recommence pas. Ici le but de notre enquête est simplement de prendre, ou de reprendre, conscience de dépendances entre nos cocons et le monde extérieur. Les conséquences à en tirer sont beaucoup moins évidentes. Retenons simplement que, même si nous l’ignorons, nous restons dépendants de la nature. Dépendants également du système technicien, qui derrière sa fluidité apparente cache des rouages d’une grande complexité.

      iMarc André Selosse, Nature et préjugés : convier l’humanité dans l’histoire naturelle, Actes Sud, 2024, 438 p

      Posté dans La Technique, Nature | 1 commentaire | Tagué Agriculture, écosystèmes, Informatique, Nature, Technique
    • Quand l’intelligence artificielle change notre rapport au langage

      Publié à 19 h 51 min par Antoine Bocheux, le août 11, 2024

      Après avoir illustré mes précédents billets avec des photos et même une vidéo, je vous propose cette fois-ci de m’en tenir aux mots. Placer les mots les uns après les autres pour faire des phrases est peut-être le propre de l’homme. Je pourrais ajouter, était peut-être le propre de l’homme ? Pourquoi ? L’intelligence artificielle générative Chat GPT est également capable de le faire. Accessible au grand public depuis le 30 novembre 2022, son lancement a rapidement été suivi par celui d’autres logiciels similaires. Cela fait maintenant 20 mois et nous n’avons pas fini de nous interroger sur les conséquences qu’impliquent d’être en mesure de dialoguer avec un logiciel qui propose des réponses vraisemblables à nos questions. Le sujet est vaste et va encore faire couler beaucoup d’encre. L’auteur de science fiction Alain Damasio y apporte des éléments de réponse intéressants dans son essai La Vallée du Siliciumi.

      Il y propose une réflexion sur la technologie qui a mûri au cours d’un séjour dans la Silicon Valley. Il a pu appréhender physiquement à quoi ressemble cet espace, situé au sud de la baie de San Fransisco, où se trouvent les sièges sociaux des entreprises qui façonnent le monde numérique dans lequel nous passons une partie de nos existences. Un lieu qui est avant tout un état d’esprit où des entrepreneurs cherchent à innover le plus vite possible en réfléchissant, dans un second temps, comment faire de l’argent avec leurs innovations et éventuellement, dans un troisième temps, s’intéressent aux conséquences qu’elles peuvent avoir. C’est ce que nous sommes en train de vivre avec L’IA (intelligence artificielle) générative.

      L’IA générative, c’est une nouvelle façon d’interagir avec les ordinateurs. Après le code informatique et les interfaces graphiques, les mots sont maintenant un nouveau moyen de leur donner des instructions. De nombreuses formations nous proposent d’apprendre à « prompter » pour utiliser le langage différemment afin de mieux nous faire comprendre des IA génératives. Il faut nous adapter à ces nouveaux interlocuteurs de silicium et de terres rares. Plus déstabilisant encore, ils sont programmés pour nous répondre en agençant les mots de la manière la plus vraisemblable possible. Mais vraisemblance n’est pas vérité En les interrogeant sur un sujet que l’on connaît on relève inévitablement des inexactitudes présentées sur un ton péremptoire.

      Quand on ne connaît pas le sujet on obtient rapidement une réponse crédible en se retrouvant complément démuni pour évaluer sa véracité. Pas de repère comme le nom de l’auteur, le journal ou l’éditeur qui publie le texte. Bien sûr en utilisant une IA générative, l’on sait que l’on s’expose à ce risque. Mais quid des textes que l’on lit sur le web ? Comment savoir si nous lisons un texte écrit par une IA ou par un humain quand l’IA imite tellement bien l’humain qu’elle en devient difficile à détecter ? La frontière entre le langage écrit par un humain et son imitation devient de plus en plus mince.

      D’ailleurs, il y a un risque de finir par l’oublier à force de dialoguer avec une IA générative qui comme un humain peut tenir une conversation pendant des heures. Quelles relations allons nous avoir sur la durée avec ces logiciels qui imitent si bien le langage ? Allons nous passer plus de temps à échanger avec eux au détriment du temps passé avec les autres humains ? Alain Damasio va jusqu’à suggérer d’échanger avec les IA génératives en prenant en compte leur altérité comme nous le faisons avec le vivant non humain. La proposition est inquiétante, un logiciel n’est pas vivant. Mais pour qu’il la formule, c’est bien qu’il y a quelque chose de très troublant quand une IA imite le langage humain avec une telle vraisemblance. Personne ne peut savoir où cela va nous mener.

      iAlain Damasio, Vallée du silicium, Seuil, 2024, 336 p

      Posté dans La Technique | 0 Commentaire | Tagué Informatique, Intelligence Artificielle
    • Quand le pétrole sert à extraire du bois

      Publié à 20 h 01 min par Antoine Bocheux, le février 24, 2024

      Dans son dernier ouvrage, « Sans transition ; une nouvelle histoire de l’énergie »i l’historien Jean-Baptiste Fressoz porte un regard neuf sur l’histoire de l’énergie. Il insiste sur les intrications entre le bois, le charbon et le pétrole. Il démontre que ces trois sources d’énergie n’ont jamais été en concurrence. Au contraire, elles se sont développées en synergie les unes avec les autres.

      Ce constat ébranle le concept de transition écologique. L’histoire ayant montré que les différentes sources d’énergie se complètent mais ne se succèdent pas les une aux autres, comment les énergies renouvelables pourraient-elles remplacer le charbon et le pétrole? La lecture de ce livre douche l’espoir de voir les émissions de gaz à effet de serre réduites à temps pour limiter le changement climatique grâce à la transition énergétique. Cette perspective n’est pas réjouissante. Pourtant n’est-il pas préférable d’essayer de tendre vers la vérité plutôt que de croire en des illusions ? Résumée de façon abrupte, la lecture de ce livre peut sembler fastidieuse. Il n’en est rien, il est rédigé dans un style clair et vif.

      Le fil rouge de sa première partie est la découverte des intrications entre le bois, le charbon et le pétrole. Tout commence avec la dépendance, surprenante au premier abord, du charbon vis à vis du bois. L’Angleterre, le premier pays à avoir extrait massivement du charbon, utilisait plus de bois en une année pour ses mines de charbon à la fin du 19ième que pour se chauffer une année au 18ième siècle. Ce bois servait à fabriquer des étais qui permettaient de stabiliser les galeries des mines. L’extraction du charbon était donc impossible sans bois. L’utilisation de bateaux à vapeur et du chemin de fer permettait de transporter ce bois sur de longues distances. L’Angleterre, dont les forêts étaient notoirement insuffisantes pour répondre aux besoins de ses mines, le faisait venir de toute l’Europe. Par exemple, une partie des pins plantés dans le seconde moitié du 19ième siècle dans les Landes ont fini au fond des mines anglaises.

      A ses débuts, l’extraction du pétrole a également nécessité beaucoup de bois. Au 19ième siècle, le pétrole était principalement transporté dans des barriques en bois, les compagnies pétrolières possédaient à cette époque de gigantesques tonnelleries. Elle a commencé à grande échelle aux États-Unis dans les années 1860. Les compagnies pétrolières ont pu y trouver les grandes quantités de bois nécessaires à leurs activités. Quand elle s’est faite à plus grand échelle les barriques ont été progressivement remplacées par des réservoirs et des pipelines en acier. La dépendance du pétrole au bois a glissé vers une dépendance au charbon. N’oublions pas que pour faire de l’acier il faut du charbon, beaucoup de charbon. Acier également indispensable à la fabrication des voitures, des camions, des bateaux et des avions qui brûlent le pétrole. Dans la liste des engins nourris au pétrole, il faut rajouter ceux qui permettent de mécaniser l’extraction du charbon, les haveuses. Leurs perfectionnements ont fait entrer l’exploitation du charbon dans une nouvelle dimension, permettant d’extraire toujours plus de charbon en ayant recours à peu de main d’œuvre.

      Le pétrole a également permis de couper toujours plus de bois. D’abord, les tronçonneuses ont grandement facilité l’abattage des arbres. Ensuite, les camions et les engins de terrassement ont ouvert un dense réseau de pistes forestières qui a rendu accessibles des parcelles de forêts auparavant préservées par leur isolement. Le pétrole a également accéléré le développement des plantations d’arbres en monocultures. Le recours à des engrais de synthèse à base de gaz permet de faire pousser les arbres plus vite. Et les abatteuses, autres engins d’acier nourris au pétrole, de mécaniser la récolte du bois. Une fois broyé, ce bois devient une source d’énergie dite renouvelable. Il ne faut pourtant pas oublier que sa récolte, sa transformation et son transport sont dépendants du pétrole.

      Les liens entre le bois et le pétrole vont plus loin. Seul ou souvent mélangé aux plastiques issus du pétrole, le bois permet de répondre à la demande croissante d’emballages qu’a accompagné l’essor de la grande distribution puis celui de e-commerce. Les palettes de bois entourées de films plastiques constituent un autre exemple d’un produit issus de l’hybridation bois, pétrole.

      Tous ces exemples illustrent l’unicité qui lie toutes les techniques les unes aux autres, mais également leur auto-accroissement, les nouvelles techniques se mélangeant les unes aux autres pour en créer de nouvelles. Jacques Ellul avait très bien expliqué cela il y a plus de 50 ans, la lecture de cette nouvelle histoire de l’énergie est un bon exemple pour illustrer sa théorie du système technicien dont nous avions déjà parlé dans le billet « Le fonctionnement du système technicien : comment la technique façonne notre monde »

      i Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition, une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 2024, 416 pages

      Posté dans Histoire, La Technique | 2 Commentaires | Tagué Bois, Charbon, Energie, Histoire, Pétrole
    • Souvenirs d’une époque où la musique était rare

      Publié à 19 h 45 min par Antoine Bocheux, le décembre 17, 2023

      Dans ces jours qui précèdent Noël, des souvenirs me reviennent. Souvenirs d’une quête de nouvelles émotions musicales, à la recherche de nouveaux CD. Souvenirs d’une époque, pas si lointaine, et déjà oubliée où écouter la musique que l’on a envie de découvrir n’allait pas de soi. Derrière ces rayons de Noël remplis de coffrets chatoyants, se cachaient sûrement quelques trésors musicaux. Quelles chansons merveilleuses pouvait bien contenir l’intégrale de Georges Brassens ? Quelles mélodies derrière celui des sonates pour piano de Mozart ? Quelle énergie derrière cette réédition d’un concert de Sonny Rollins ? Le dernier album de Pascal Obispo était-il à la hauteur du single que j’avais aimé entendre à la radio ? La musique « impressionniste » de Claude Debussy me toucherait-elle ? Voilà quelques exemples des questions que je pouvais me poser devant les alignements de CD. Et surtout la question : lesquels choisir ?

      A l’époque choisir était une prise de risque. Au moment de mettre le disque sur la platine, il pouvait y avoir de grandes joies comme de grandes déceptions. Dans le second cas, j’insistais. Au prix des CD il fallait attendre plusieurs mois avant d’avoir une chance de découvrir autre chose. Si aujourd’hui j’entends une musique qui ne me plaît pas sur YouTube, je clique immédiatement pour écouter autre chose. Vous aussi j’imagine ? Avec les CD, il fallait prendre le temps de plusieurs écoutes. C’était ça ou continuer à faire tourner en boucle les disques que je connaissais déjà par cœur. J’ai fini par aimer certaines chansons comme ça. A force de devenir familières, j’ai fini par les apprécier. Il y a aussi de grosses déceptions avec des disques que je n’ai jamais aimé, même en insistant. Cette prise de risque ne faisait qu’accroire le soin que je portais à mes nouvelles acquisitions. Le plaisir de choisir et l’attente de la découverte de la musique était parfois aussi forte que celui de la musique en elle même.

      Si l’on fait un saut dans l’histoire, on constate que la musique enregistrée est devenu de moins en rare au fil des ans, une marche de la rareté vers la surabondance. Dans les années 80 la bande fm a permis l’émergence de radios musicales avec la possibilité de nouvelles découvertes. Encore fallait-il savoir ce que l’on écoute pour pouvoir envisager de s’acheter le disque. Le CD sorti en 1982, rare et cher au début, il a mis 10 ans avant de remplacer les vinyles. Il avait l’immense avantage de ne pas s’user et de permettre d’écouter autant le fois que l’on souhaite le même disque ou la même chanson. Une possibilité qui d’ailleurs n’a pas le fait le bonheur de ceux qui devaient entendre en boucle une chanson qu’ils n’aimaient pas ! Dans les années 90 et 2000 je me souviens également du prêt de CD dans les médiathèques qui m’a permis beaucoup de découvertes sans prendre le risque d’acheter un CD au prix fort. Il y avait peu d’espoir de trouver les disques des derniers chanteurs à la mode mais c’était parfait pour découvrir ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas dans la musique classique et le jazz. Et que j’étais sous le charme de tous les albums des Beatles. C’était gratuit mais il fallait se déplacer, choisir, découvrir ce qui était disponible et trouver d’autres solutions ou attendre pour ce qui ne l’était pas.

      Aujourd’hui avec le streaming, il est possible d’écouter gratuitement un catalogue de musique plus grand que celui des plus grands magasins de disques des années 90. Alors pourquoi cette nostalgie ? La perte du plaisir de la quête de nouvelles musiques qui malgré ses inévitables déconvenues avait son charme. Le plaisir de l’attente de ce qui est rare est différent de celui de l’accès à ce qui est abondant. Il y a une forme de culpabilité de ne pas essayer de tout écouter pour découvrir les émotions musicales qui se cachent probablement dans cette masse. En même temps, un besoin de silences et de repères devant ce trop plein de musiques impalpables. Au contraire les CD sont tangibles. Une pile de CD a une épaisseur , on peut jauger la taille d’une discothèque. Chaque CD à sa pochette qui souvent rappelle des souvenirs. Ma discothèque est une trace de la musique que j’ai aimée aux différentes périodes de ma vie, m’y plonger aura toujours un charme incomparable avec celui de l’écoute en streaming. J’aurais sûrement aimé le streaming adolescent quand mon budget était limité et que j’avais tout à découvrir. Il est vrai que dès qu’il s’agit de découvrir un artiste que je ne connais pas il reste magique de pouvoir compter dessus.

      Alors pourquoi ces quelques lignes ? Pour illustrer que toute nouvelle technique, comme le streaming, fille de la numérisation de la musique et d’Internet, est par nature ambivalente. Malgré ses indéniables avantages on y perd quand même quelque chose.

      Posté dans La Technique | 1 commentaire
    • Avons « Nous » mangé la terre ?

      Publié à 16 h 13 min par Antoine Bocheux, le avril 10, 2023

      Nous avons mangé la terre : c’est le titre d’un livre co-signé par Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz et Jean-Robert Vialleti. En quelques lignes concises et synthétiques, il propose un autre récit de l’histoire des 19ième et 20ième siècles. Il débute avec l’exploitation du charbon très vite complétée par celle du pétrole. L’industrialisation qui en a découlé, le rapport à l’espace qui s’est modifié avec les chemins de fer et les bateaux à vapeur. Les deux guerres mondiales qui ont été nourries par cette industrialisation ont largement contribué à accélérer son développement. Il se poursuit avec des changements profonds de modes de vie : l’automobile et les maisons individuelles, une agriculture qui se transforme radicalement avec l’emploi de la mécanisation et de la chimie; la diffusion de ces bouleversements venus des États-Unis vers le reste du monde. Le tout accompagné d’une extraction minière et d’une pollution toujours accrues

      Ce récit résume, à grands traits, ce que l’on l’appelait encore le progrès à la fin du 20ième siècle. Malgré les souffrances des guerres, la pénibilité du travail, l’on en retenait une marche en avant vers plus de confort, les progrès de l’hygiène et de la santé, la hausse de la production agricole permettant une hausse de la population. Tout cela reste vrai, mais les circonstances imposent aujourd’hui une autre lecture de ces événements. La combustion du charbon et du pétrole, c’est aussi l’émission de gaz à effet de serre qui réchauffent le climat avec les conséquences dramatiques que nous commençons à éprouver. L’énergie déployée par la combustion de ces hydrocarbures a également permis une destruction du vivant non humain sans commune mesure avec ce qui s’était passé avant. C’est aussi une pollution de l’air et de l’eau visible des glaces polaires jusque dans les eaux des océans les plus reculés. Ces changements sont tellement profonds que certains chercheurs avancent que nous sommes rentrés dans une nouvelle ère géologique : l’anthropocène. Il fallait proposer une nouvelle lecture de l’histoire pour expliquer comment nous en sommes arrivé là. Les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz se sont attelés à cette tache en 2013 avec leur ouvrage « L’Événement Anthropocène ; La Terre, l’histoire et nous. »ii. « Nous avons mangé la terre » propose une synthèse de ce travail.

      Au delà de son contenu, le titre « Nous avons mangé la terre » interpelle. En tant qu’espèce Homo Sapiens il semble difficilement contestable que nous ayons mangé la terre. En tant qu’individu c’est beaucoup moins évident. Géographiquement c’est au Royaume-Uni, puis dans le reste de l’Europe et aux États-Unis que l’entrée dans anthropocène a commencée. A l’intérieur de ces pays, l’utilisation de ces nouvelles techniques n’a pas fait l’unanimité. Beaucoup de paysans sont partis travailler à l’usine ou la mine parce qu’ils n’avaient pas d’autre alternative. A l’extérieur les européens ont également imposé leur utilisation dans les empires coloniaux. Au cours des deux guerres mondiales les techniques ont été développées sans aucun esprit critique sur leurs impacts négatifs, l’utilisation massive des dernières techniques étant indispensable pour prétendre à la victoire. Cela a abouti à la bombe atomique. Cet état de fait s’est poursuivi pendant la guerre froide et continue aujourd’hui. Malgré les risques, n’entend-t-on pas dire que si nous ne développons pas l’intelligence artificielle les chinois, eux, le feront. Or plus de techniques c’est toujours plus d’exploitation de ressources minières et d’hydrocarbures. Même derrière l’informatique il y a l’extraction de métaux qui demande beaucoup d’énergie, souvent fournie par le charbon. Sans oublier le fonctionnement des serveurs, lui aussi gourmand en énergie

      Quand on retrace le cours des événements, il ressort que les techniques se sont souvent imposées sans nous laisser le choix, confirmant la théorie de Jacques Ellul sur l’automatismeiii de l’utilisation des nouvelles techniques indépendamment des choix des individus et des États.

      Derrière le « Nous », il y a plus d’êtres humains qui utilisent des techniques parce qu’elles s’imposent à eux plutôt qu’une volonté de « manger la terre ». Et continuent d’aspirer et de rêver à autres choses. Il y a aussi toutes celles et ceux qui ont vécu et continuent de vivre en respectant le vivant non humain. Une diversité d’expériences et d’aspirations humaines qu’il ne faut pas oublier à une époque où l’uniformité des techniques pousse à tout rendre identique.

      ihttps://www.seuil.com/ouvrage/nous-avons-mange-la-terre-christophe-bonneuil/9782021478969

      iihttps://www.seuil.com/ouvrage/l-evenement-anthropocene-jean-baptiste-fressoz/9782757859599

      iiihttps://champsdemesreves.fr/2020/08/14/le-fonctionnement-du-systeme-technicien-comment-la-technique-faconne-notre-monde/

      Nous avons mangé la terre : c’est le titre d’un livre co-signé par Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz et Jean-Robert Vialleti. En quelques lignes concises et synthétiques, il propose un autre récit de l’histoire des 19ième et 20ième siècles. Il débute avec l’exploitation du charbon très vite complétée par celle du pétrole. L’industrialisation qui en a découlé, le rapport à l’espace qui s’est modifié avec les chemins de fer et les bateaux à vapeur. Les deux guerres mondiales qui ont été nourries par cette industrialisation ont largement contribué à accélérer son développement. Il se poursuit avec des changements profonds de modes de vie : l’automobile et les maisons individuelles, une agriculture qui se transforme radicalement avec l’emploi de la mécanisation et de la chimie; la diffusion de ces bouleversements venus des États-Unis vers le reste du monde. Le tout accompagné d’une extraction minière et d’une pollution toujours accrues

      Posté dans Histoire, La Technique | 0 Commentaire | Tagué Energie, Histoire
    • Humain et confidentiel

      Publié à 19 h 14 min par Antoine Bocheux, le décembre 30, 2022

      Les champs de mes rêves ont maintenant trois ans. L’occasion de revenir sur les raisons qui me poussent à continuer de tenir ce blog. Cela demande du temps. Les idées viennent facilement, souvent en marchant. Les structurer et mettre des mots dessus est plus long. Se relire plus encore. Au final, après l’effort, le plaisir est au rendez-vous. Plaisir d’énoncer des idées qu’il serait difficile d’exprimer au cours d’une discussion. Souvent le contexte ne s’y prête pas. Parfois les mots ne viennent pas sur le vif. Plaisir d’être lu, je remercie chaleureusement mes lecteurs. Plaisir également, de voir les billets s’accumuler et, petit à petit, former un tout.

      Dans l’immensité du web, les champs de mes rêves reste confidentiel. Je le sais et je l’assume, je n’ai pas coché les cases pour être mis en avant par Google. Diversité des thèmes traités alors qu’il faudrait se spécialiser sur un sujet pour devenir un « expert ». Comment cocher cette case alors que tout est lié. L’évolution fulgurante des techniques agit sur l’ensemble de nos vies comme sur celles du vivant non humain. Penser la nature sans penser la technique qui cause sa destruction et bouleverse nos modes de vie serait absurde.

      Pour plaire à l’algorithme de Google, il faudrait également agrémenter chaque billet avec des images. Pourquoi vouloir absolument illustrer les mots avec des images quand ils donnent à appréhender des réalités qu’aucune image ne peut évoquer. Comment visualiser un concept comme la technique selon Jacques Ellul ou l’odeur de la terre mouillée ? N’est-il pas préférable de laisser au lecteur la liberté de se représenter lui même des choses auxquelles aucune image ne saurait rendre justice ?

      Il faudrait également publier trois fois par semaine. A moins de devenir bloggeur à plein temps cela ne semble pas réaliste. Peut-être en ayant recours aux services d’une intelligence artificielle pour rédiger le premier jet des billets. Et compléter sa suggestion en ajoutant une petite touche personnelle comme on ajoute une cerise sur le gâteau. Sans savoir ce qu’il y a dans le gâteau. Ce n’est pas de la science fiction il suffit de tester GPT-3 d’Open AI pour s’en convaincre. Faut-il s’en réjouir ou s’en alarmer ? Comme toute technique, elle est ambivalente. Nous manquons simplement de recul pour imaginer ce que seront sa face sombre et sa face lumineuse. En attendant, spéculons. Nous confions déjà à des algorithmes, donc aux ingénieurs qui les programment, le soin de sélectionner les résultats qu’ils jugent les plus pertinents quand nous recherchons de l’information sur notre moteur de recherche favori. Vont-ils maintenant nous renvoyer vers des textes écrits par d’autres algorithmes, programmés selon les désirs d’autres ingénieurs ?

      Heureusement la vocation de ce blog n’est pas d’être lu par le plus grand nombre. Il est avant tout un espace de liberté, à l’abri des contraintes du quotidien, de la course à l’efficacité qui remplit nos vies. C’est simplement le reflet d’un être humain qui essaye d’exprimer avec des mots ce qui l’interroge et le fait rêver.

      En trois ans, beaucoup de choses ont changées. Notre quotidien a été bouleversé pendant des mois par le Covid . Cela a mis le doigt sur notre vulnérabilité face aux virus et sur les failles de notre système de santé. Par la canicule aussi à l’été 2022. Nous avons éprouvé dans notre chair les effets du changement climatique, la sécheresse qui dessèche les plantes, la chaleur dont nous avons du mal à supporter le poids, l’odeur acre des incendies. Plus discrètement, de nouvelles terres ont été bétonnées et les derniers animaux sauvages continuent de vivre sous le feu nourri des chasseurs. Dans ce contexte inquiétant continuer à réfléchir, à rêver à s’émerveiller est plus que jamais nécessaire. Pour ne pas se laisser envahir par nos peurs. Pour mieux aimer et connaître ce à quoi nous tenons. Pour essayer d’imaginer, à hauteur d’homme, un avenir souhaitable. Même si ces mots sont peu de choses et s’évanouissent dans l’immensité du web, ils restent humains. Humains et confidentiels.

      Posté dans Information, La Technique, Nature | 0 Commentaire | Tagué blog, Intelligence Artificielle, Nature
    • Un siècle d’american way of life : voitures, pavillons individuels et centres commerciaux

      Publié à 14 h 21 min par Antoine Bocheux, le novembre 27, 2022

      L’american way of life est une évidence aux contours flous. Tout droit sorti de notre imaginaire collectif, il est véhiculé avec obstinationpar le cinéma et la publicité. Il prend forme dans l’automobile, les pavillons de banlieue et les centres commerciaux. Accès au confort, abondance matérielle, liberté de mouvement, maison individuelle avec jardin, il dégage une connotation positive. Il a aussi sa face sombre avec le gaspillage, le mitage des campagnes et les embouteillages. On ne peut que constater qu’il a profondément changé nos modes de vie et continue à peser sur nos représentations et nos aspirations. Il n’a pourtant qu’un petit siècle.

      Il a pris forme progressivement dans la première moitié du 20ième. Au commencement, il y a la Ford T, la première automobile produite en grande série. Elle rend la voiture accessible à la classe moyenne américaine dès les années 1910. Il devient alors possible de construire des maisons loin des centres-villes tout en travaillant en centre-ville. Les premiers lotissements prennent forme, leur déploiement est ralenti par la récession des années 1930 puis par la seconde guerre mondiale. Il devient massif après guerre. Il est symbolisé par les maisons préfabriquées bon marché conçues par William Levitt. Avec l’accès au crédit, il est devenu moins cher pour la classe moyenne américaine d’acheter un pavillon de banlieue que de louer un appartement en centre-ville.

      Ce nouveau mode de vie introduit des ruptures. L’éloignement entre le domicile et le lieu de travail et les magasins, qui petit à petit quittent les centre villes pour s’installer dans les centres commerciaux. La voiture et les déplacements qu’elle permet deviennent autant une contrainte qu’une liberté. Contrainte de se déplacer pour travailler malgré les embouteillages et des temps de parcours qui s’allongent. Liberté par la facilité à se rendre où l’on veut quand on veut qu’elle procure.

      Le pavillon de banlieue est un type d’habitat nouveau, différent de tout ce qui a existé avant. Les paysans partageaient couramment une ou deux pièce par famille. Ici chacun a sa chambre, son espace particulier. Les jardins entourant les maisons donnent à chaque foyer plus d’intimité que dans un appartement. Plus de lumière aussi avec les vastes baies vitrées et la vue sur la verdure du jardin, loin du monde entièrement minéral des centres-villes.

      L’american way of life c’est également le confort. Confort thermique avec l’eau chaude, le chauffage et la climatisation. Confort pratique avec les aspirateurs, lave-linge et lave vaisselle qui aident à réaliser plus vite les tâches domestiques. Confort moelleux des fauteuils épais dans les salons. Confort qui parfois vire au gadget et à la futilité avec la tentation d’accumuler toujours plus de biens matériels alimentée par la publicité. Aucune civilisation n’a proposé l’équivalent dans les siècles précédents. C’est une rupture profonde avec le passé à la fois par sa nature et par le nombre de personnes qui en bénéficient.

      Il s’accompagne d’un accès à l’information également inédit d’abord avec la radio, la presse et les livres bientôt complété par la télévision. L’accès à la musique dont la transmission prend un tournant inédit avec la radio et les disques. Écouter un concert, lire un livre ou regarder ce qui se passe à l’autre bout du monde bien au chaud dans son fauteuil paraît naturel aujourd’hui, cela ne l’était pas il y a deux siècles. Cela ouvre la porte à de nouveaux imaginaires mais aussi à la publicité. Un voyage intérieur toujours alimenté par de nouveaux mots, de nouvelles images et de nouveaux sons.

      Plus d’intimité, plus de confort, une invitation à chacun de vivre dans sa bulle. Tout en étant de plus en plus dépendant vis à vis de l’extérieur. Plus de vie possible sans le cordon ombilical des fils électriques, les réseaux d’eau potable et le ruban des routes. Avec le temps la dépendance a changé de forme. Elle ne vient plus de la tribu ou du village mais de l’État et des sociétés anonymes. Ses méandres sont tellement vastes qu’on ne peut plus mettre un visage dessus.

      Avec le déclin de la classe moyenne, ce mode de vie est menacé. La répartition de plus en plus inégale de la richesse et la fin de l’énergie bon marché interrogent sur son avenir. A peine né et déjà en sursis, nous commençons tout juste à avoir le recul pour nous interroger sur ce qu’il a changé dans nos vies, pour le meilleur et pour le pire.

      Posté dans Histoire, La Technique | 0 Commentaire
    • Hasard ou causalité : pourquoi les progrès dans la connaissance du vivant coïncident avec sa destruction

      Publié à 21 h 02 min par Antoine Bocheux, le janvier 30, 2022

      Si vous êtes amateur de documentaires animaliers, vous connaissez probablement ce mélange d’émerveillement et d’abattement que l’on ressent après avoir visionné de magnifiques images de forêts, de savanes ou de steppes dont on commence à découvrir la beauté en apprenant qu’elles sont menacées de destruction par les activités humaines. Les années passent, les images sont toujours plus nettes et définies, les gros plans toujours plus serrés et les menaces qui pèsent sur les écosystèmes que nous découvrons toujours plus aiguës. Le photographe amateur éprouve également cette gêne. Alors que les progrès de son matériel lui permettent de réaliser des gros plans sur les fleurs et les insectes, de suivre les oiseaux en vol, il ne peut que constater qu’il y a moins de moins en moins de fleurs, d’insectes et d’oiseaux.

      Cette relation entre le progrès du matériel de prise de vue et la destruction des plantes et des animaux qu’il permet de découvrir sous un nouvel angle est-t-il un hasard ? A première vue oui. Localement la présence des photographes peut perturber la nature s’ils sont nombreux. C’est très largement insuffisant pour expliquer le recul généralisé de la nature. Ce n’est pas eux qui coupent les forêts et les haies, labourent de vastes champs cultivés en monocultures où sont épandus des pesticides. Ni eux qui braconnent des espèces protégées. On peut poser la question différemment et se demander en quoi les appareils photos sophistiqués sont à l’origine de la destruction de la nature. Directement, il y tiennent une petite part. Il faut des métaux rares donc des mines pour fabriquer leur électronique, ils sont presque tous fabriqués en Asie, leur transport a donc un coût énergétique.

      Si l’on aborde la question sous un angle plus large on se rend compte qu’ils font partie d’un tout. Il existe une unicité entre toutes les techniques, chacune progresse grâce aux développements d’autres techniques. Les avancées dans l’électronique et dans l’optique qui ont permis les progrès spectaculaires des appareils photos et des caméras servent aussi à des fins de renseignement militaire ou aux caméras de surveillance. Ce sont les mêmes technologies qui donnent la possibilité à un photographe de saisir un renard au crépuscule avec son téléobjectif sans avoir recours au flash que celles qu’utilisent les radars de dernière génération pour verbaliser les automobilistes sans avoir recours au flash. Dans les deux cas, c’est l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul des processeurs qui permet de prendre des images de nuit dans des conditions inimaginables il y a seulement 20 ans. Élargissons encore l’angle de vue. Derrière ces progrès des processeurs il y a le développement rapide de l’informatique qui a accompagné et accéléré le développement d’un nombre innombrable de techniques. Dont celle de l’aviation qui facilite le déplacement à l’autre bout du monde des équipes qui réalisent les documentaires animaliers.

      Même s’il est plus moins ou moins évident à déceler, il existe un lien entre toutes les techniques, elles forment un tout avec ses avantages et ses inconvénients. C’est ce que Jacques Ellul appelle l’unicité de la techniquei. Ce tout facilite et entraîne la destruction de la nature. Les nouvelles techniques donnent toujours plus de moyens pour l’exploiter et la perturber. Et nécessitent de l’exploiter et de la perturber toujours plus pour se développer. En même temps, elles amènent des moyens formidables pour mieux la regarder et mieux la connaître.

      La nature ce n’est pas seulement ce qui est visible, c’est aussi le monde des bactéries et des champignons qui est invisible à nos yeux. Dans sa découverte des progrès spectaculaires ont été permis ces dernières années avec le séquençage du génome de bactéries qui restent invisibles même en utilisant un microscope. La connaissance du vivant progresse rapidement avec celle de cette vie invisible qui peuple les sols, l’air, notre peau ou notre système digestif. Cela permet de découvrir la complexité de la vie des sols au moment où le labour profond et les pesticides sont en train de la détruire. Dans le même temps, les progrès de la génétique aboutissent à des semences qui résistent aux pesticides qui contribuent à détruire la vie des sols que nous sommes en train de découvrir … et à la poursuite du déclin des oiseaux et des insectes que nous pouvons photographier en gros plans avec les derniers appareils photo. Les herbicides détruisent les fleurs dont se nourrissent les insectes dont se nourrissent les oiseaux. Nous comprenons que tout l’écosystème est perturbé. Mais les recherches sur les modifications des génomes avec les ciseaux CRISPR ne sont pas prêtes de s’arrêter pour créer de nouvelles semences résistantes aux herbicides. Il est difficile d’interdire l’utilisation des ciseaux CRISPR qui devraient aboutir à des applications médicales dont l’utilité n’est pas contestable. Mais qui pourra empêcher que quelqu’un quelque part n’utilise ces nouvelles techniques pour mettre aux points des plantes résistantes aux herbicides ou tout simplement pour modifier un embryon humain ?

      iJ’en ai déjà parlé ici : https://champsdemesreves.fr/2020/08/14/le-fonctionnement-du-systeme-technicien-comment-la-technique-faconne-notre-monde/

      Posté dans La Technique, Nature | 0 Commentaire | Tagué Agriculture, Nature, Photos
    ← Articles Précédents
    • Articles récents

      • La cellule : dénominateur commun du vivant
      • Cynorrhodons : des faux fruits dans l’hiver
      • Changement climatique : quand savoir ne suffit pas
      • Incomplétude heureuse
      • La fin de l’insouciance estivale
    • Catégories

      • Nature (42)
      • La Technique (16)
      • Histoire (8)
      • Agriculture (8)
      • Non classé (7)
      • Forêt (5)
      • Information (4)

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Les champs de mes rêves
Créez un site ou un blog sur WordPress.com
  • S'abonner Abonné
    • Les champs de mes rêves
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • Les champs de mes rêves
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre
 

Chargement des commentaires…