L’intelligence artificielle modifie nos vies, c’est entendu. Mais il reste l’espoir qu’en la comprenant nous la contrôlions. Comprendre? Le sujet est quand même complexe! Pas simple de vraiment expliquer comment des programmes informatiques arrivent à effectuer des tâches que l’on croyait, il y a encore quelques années, réservées à l’intelligence humaine. Bien sûr on sait que tout cela n’a rien du surnaturel, ni d’immatériel, contrairement aux apparences. Derrière les intelligences artificielles génératives il y a des montagnes de données récoltées sur le web ; des datas center qui traitent ces données en consommant beaucoup d’électricité en émettant beaucoup de chaleur ; des informaticiens grassement payés dans la Silicon Valley et des millions de travailleurs du clic très mal payési … tout cela est bien complexe, il faudrait être à la fois mathématicien, informaticien, économiste, sociologue et j’en passe pour en expliquer les rouages. Il existe peut-être des spécialistes qui maîtrisent tous ces rouages. Ils ne doivent pas être nombreux.
Cette complexité interpelle. On peut se dire que l’on est pas doué. Ou penser que Jacques Ellul avait bien raison quand il expliquait il y a maintenant 70 ans que la technique dans son ensemble est automne car si des spécialistes peuvent comprendre ses tenants et ses aboutissant dans leurs spécialités, il est devenu impossible pour une seule personne d’en comprendre l’ensemble. Un ensemble qu’il faudrait connaître pour espérer être autonome car toutes les techniques sont liées les unes aux autres. Elles se nourrissent les unes les autres pour former, sans cesse, de nouvelles techniques dans un auto-accroissement perpétuel. Les intelligences artificielles génératives, par exemple, fonctionnent avec des réseaux de neurones mis au point pour reconnaître des animaux sur des images, sont entraînées à partir de textes et d’images glanés sur le web qui a été créé à l’origine pour échanger des informations scientifiques. Et elles profitent de la puissance de calcul des cartes graphiques Nvidia conçues pour les jeux vidéos. Toutes les techniques sont liées et s’intriquent les unes aux autres, de façon parfois imprévisible.
Et elles sont universelles, les plus efficaces s’imposent dans le monde entier laissant peu de place aux alternatives. Les États-Unis et la Chine le savent et se livrent une bataille pour imposer leurs intelligences artificielles génératives. Ce qui de facto les poussent à avancer le plus vite possible en se préoccupant un minimum des conséquences de cette course en avant. Dans cette quête de puissance, pas question de ralentir !. Ce qui n’empêche pas parfois d’exprimer quelques inquiétudes comme l’a fait Dario Amodei le PDG d’Anthropic la société derrière l’IA générative Claudeii.
Finalement la technique selon Jacques Ellul c’est quoi ? J’en avais déjà parlé ici iii et là iv. En une phrase c’est « l’utilisation du moyen le plus efficace dans tous les domaines ». Efficace, voilà un mot qui revient souvent à notre époque. Il faut être efficace dans le monde de l’entreprise, mais aussi dans celui du sport et même dans la manière de « gérer » sa vie comme en témoigne le succès du développement personnel. Finalement nos vies professionnelles et privées sont largement imprégnées par cette quête de l’efficacité. Dans le monde professionnel, il devient de plus en plus difficile de ne pas tester les IA génératives pour chercher à évaluer en quoi elles peuvent nous rendre plus efficace. Dans mon métier de chargé de veille il est difficilement concevable de ne pas utiliser ces nouveaux outils qui permettent, par exemple, de traduire, de résumer et maintenant de rechercher de l’information sur le web. La question qui se pose est comment bien les utiliser, ne pas les utiliser est inconcevable. Il est nécessaire d’adopter les techniques les plus efficaces pour ne pas être mis à la marge, c’est ce que Jacques Ellul appelle l’automatisme du choix.
En attendant l’utilisation des intelligences artificielles génératives nous offres de nouvelles occasions de détériorer nos bilans carbones, pour s’adapter … ou pour des futilités comme la génération de figurines à son effigie sous forme de starter packsv. Un rapport de L’Agence Internationale de l’Énergie indique que les datas center, largement utilisés pour développer l’IA représentent 1,5 % de la consommation mondiale électrique en 2024, cette consommation devrait plus que doubler d’ici 2030. Difficile d’espérer atteindre la neutralité carbone dans ces conditions. La technique impose ses lois mais la physique et la biologie ont aussi les leurs qui risquent de se rappeler douloureusement à nous. Nous sommes face à une double contrainte.
Tout cela n’est pas réjouissant, alors pourquoi en parler ? Premièrement pour vous donner envie d’entendre (par exemple en écoutant son interview dans Radioscopievi) ou de lire Jacques Ellul qui avait fait preuve de clairvoyance. Deuxièmement, parce que la connaissance ne doit pas forcément déboucher sur l’action ou sur du divertissement. Savoir c’est aussi admettre ses limites. Ce qui n’implique pas de renoncer à agir. Troisièmement, pour insister sur l’importance de garder dans nos vies des moments et des activités où la recherche de l’efficacité est laissée de côté. Pourquoi pas pour admirer les plantes et les regarder pousser ? Et beaucoup d’autres choses encore, le champ des possibles est encore plus étendu quand on ne s’impose la contrainte de synthétiquement choisir le moyen le plus efficace en toute chose.
ihttps://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/6888928-les-sacrifies-de-l-ia.html#about-section
ii https://www.anthropic.com/news/paris-ai-summit
iiihttps://champsdemesreves.fr/2020/07/18/la-technique-selon-jacques-ellul-a-la-recherche-du-facteur-determinant-pour-apprehender-la-realite/
ivhttps://champsdemesreves.fr/2020/08/14/le-fonctionnement-du-systeme-technicien-comment-la-technique-faconne-notre-monde/
vhttps://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/intelligence-artificielle-les-starter-packs-sont-ils-vraiment-un-gouffre-energetique_7161201.html