Dans ces jours qui précèdent Noël, des souvenirs me reviennent. Souvenirs d’une quête de nouvelles émotions musicales, à la recherche de nouveaux CD. Souvenirs d’une époque, pas si lointaine, et déjà oubliée où écouter la musique que l’on a envie de découvrir n’allait pas de soi. Derrière ces rayons de Noël remplis de coffrets chatoyants, se cachaient sûrement quelques trésors musicaux. Quelles chansons merveilleuses pouvait bien contenir l’intégrale de Georges Brassens ? Quelles mélodies derrière celui des sonates pour piano de Mozart ? Quelle énergie derrière cette réédition d’un concert de Sonny Rollins ? Le dernier album de Pascal Obispo était-il à la hauteur du single que j’avais aimé entendre à la radio ? La musique « impressionniste » de Claude Debussy me toucherait-elle ? Voilà quelques exemples des questions que je pouvais me poser devant les alignements de CD. Et surtout la question : lesquels choisir ?
A l’époque choisir était une prise de risque. Au moment de mettre le disque sur la platine, il pouvait y avoir de grandes joies comme de grandes déceptions. Dans le second cas, j’insistais. Au prix des CD il fallait attendre plusieurs mois avant d’avoir une chance de découvrir autre chose. Si aujourd’hui j’entends une musique qui ne me plaît pas sur YouTube, je clique immédiatement pour écouter autre chose. Vous aussi j’imagine ? Avec les CD, il fallait prendre le temps de plusieurs écoutes. C’était ça ou continuer à faire tourner en boucle les disques que je connaissais déjà par cœur. J’ai fini par aimer certaines chansons comme ça. A force de devenir familières, j’ai fini par les apprécier. Il y a aussi de grosses déceptions avec des disques que je n’ai jamais aimé, même en insistant. Cette prise de risque ne faisait qu’accroire le soin que je portais à mes nouvelles acquisitions. Le plaisir de choisir et l’attente de la découverte de la musique était parfois aussi forte que celui de la musique en elle même.
Si l’on fait un saut dans l’histoire, on constate que la musique enregistrée est devenu de moins en rare au fil des ans, une marche de la rareté vers la surabondance. Dans les années 80 la bande fm a permis l’émergence de radios musicales avec la possibilité de nouvelles découvertes. Encore fallait-il savoir ce que l’on écoute pour pouvoir envisager de s’acheter le disque. Le CD sorti en 1982, rare et cher au début, il a mis 10 ans avant de remplacer les vinyles. Il avait l’immense avantage de ne pas s’user et de permettre d’écouter autant le fois que l’on souhaite le même disque ou la même chanson. Une possibilité qui d’ailleurs n’a pas le fait le bonheur de ceux qui devaient entendre en boucle une chanson qu’ils n’aimaient pas ! Dans les années 90 et 2000 je me souviens également du prêt de CD dans les médiathèques qui m’a permis beaucoup de découvertes sans prendre le risque d’acheter un CD au prix fort. Il y avait peu d’espoir de trouver les disques des derniers chanteurs à la mode mais c’était parfait pour découvrir ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas dans la musique classique et le jazz. Et que j’étais sous le charme de tous les albums des Beatles. C’était gratuit mais il fallait se déplacer, choisir, découvrir ce qui était disponible et trouver d’autres solutions ou attendre pour ce qui ne l’était pas.
Aujourd’hui avec le streaming, il est possible d’écouter gratuitement un catalogue de musique plus grand que celui des plus grands magasins de disques des années 90. Alors pourquoi cette nostalgie ? La perte du plaisir de la quête de nouvelles musiques qui malgré ses inévitables déconvenues avait son charme. Le plaisir de l’attente de ce qui est rare est différent de celui de l’accès à ce qui est abondant. Il y a une forme de culpabilité de ne pas essayer de tout écouter pour découvrir les émotions musicales qui se cachent probablement dans cette masse. En même temps, un besoin de silences et de repères devant ce trop plein de musiques impalpables. Au contraire les CD sont tangibles. Une pile de CD a une épaisseur , on peut jauger la taille d’une discothèque. Chaque CD à sa pochette qui souvent rappelle des souvenirs. Ma discothèque est une trace de la musique que j’ai aimée aux différentes périodes de ma vie, m’y plonger aura toujours un charme incomparable avec celui de l’écoute en streaming. J’aurais sûrement aimé le streaming adolescent quand mon budget était limité et que j’avais tout à découvrir. Il est vrai que dès qu’il s’agit de découvrir un artiste que je ne connais pas il reste magique de pouvoir compter dessus.
Alors pourquoi ces quelques lignes ? Pour illustrer que toute nouvelle technique, comme le streaming, fille de la numérisation de la musique et d’Internet, est par nature ambivalente. Malgré ses indéniables avantages on y perd quand même quelque chose.