Le mot nature revient souvent dans « les champs de mes rêves ». Pour la définir, je reprends la définition de François Terrasson, la nature c’est « ce qui existe en dehors de toute action de la part de l’homme » J’aime utiliser ce mot qui est comme une porte ouverte vers l’altérité des plantes, des animaux et des micro-organismes. Pour parler du vivant non humain, je le préfère généralement à biodiversité qui se prête mieux aux inventaires chiffrés. Compter les écosystèmes, le nombre d’espèces, la diversité génétique au sein de chaque espèce… C’est un bon thermomètre pour mesurer la diversité du vivant. Mais il peut mettre à distance avec l’objet étudié, le réduire à une série de données. En poussant ce raisonnement à l’extrême, on risque d’employer le mot biodiversité pour décrire une banque de gènes conservée dans des ordinateurs.
Le mot nature renvoie à quelque chose de plus concret, tangible, palpable. Pas seulement à des connaissances, à des questions ou un inventaire de la faune et de la flore. Il évoque avant tout une expérience sensorielle. La regarder, l’entendre, la sentir, la toucher. Pour que le charme opère, il faut une relation directe avec elle. Voir un chêne ou un chevreuil, entendre le chant des oiseaux, sentir l’odeur de la mélisse, tâter la rugosité d’une feuille de consoude, goûter une mûre. Autant de plaisirs concrets et irremplaçables. Qui se font de plus en plus rares alors que les zones urbaines, les monocultures de céréales et les plantations d’arbres ne cessent de gagner du terrain. S’imaginer que la nature existe encore dans des réserves lointaines ou dans des banques de gènes ne comblera pas ce manque.
En évoquant son attirance pour la nature, on peut avoir le sentiment d’être proche du vivant non-humain. Proche, peut-être, pourtant en utilisant le mot nature on part implicitement du postulat qu’il y a une césure infranchissable entre les humains et le reste du vivant. Cette cassure nous semble aller de soi. Or ce n’est pas le cas. En étudiant des civilisations lointaines ou disparues les anthropologues et les historiens nous prouvent que ce qui nous semble normal et immuable ne l’est pas pour tout le monde. Et ne l’était pas pour nos ancêtres. Leurs recherches peuvent nous aider à faire un pas de côté pour changer de point de vue. C’est ce que nous propose de faire l’anthropologue Philippe Descola. Suite à ses observations auprès des indiens Achuars en Amazonie et à l’analyse du travail de ses collègues, il a constaté que la séparation entre les humains et le reste du vivant n’a que quelques siècles et concerne seulement l’occident. Pour les Achuars, il n’y a pas de nature car il ne font pas de différence entre les humains et les non humains avec qui ils communiquent à travers leurs rêves et leurs rîtes.
Le dimanche 13 juin 2021, Philippe Descola était l’invité du Grand Atelier sur France Interi. Deux heures lui étaient consacrées pour présenter les grandes lignes de sa pensée. Quatre invités l’accompagnaient. L’historien médiéviste, Pierre Olivier Dittmar, qui étudie les relations entre les humains et les non-humains au Moyen-Age. Il y retrouve des similitudes avec les observations de Philippe Descola. Chronologiquement plus près de nous, l’auteur de bandes dessinés Alessandro Pignocchi imagine avec humour comment nos vies pourraient être transformées si nous avions des rapports aux non-humains semblables à ceux des achuars. La réalisatrice Eliza Levy suit Philippe Descola à Notre Dame des Landes. Où il observe avec intérêt le projet de société qui s’y dessine. Peut-être un laboratoire pour inventer des relations différentes entre les humains et le reste du vivant.
Le jardinier paysagiste Gilles Clément conçoit lui des jardins laissant une large place aux plantes qui poussent spontanément. Pour parler de ses jardins il préfère ne pas parler de nature mais simplement du vivant. Ce choix sémantique a le mérite de nous rappeler que la nature est vivante.
Nature, vivant, relation humains non-humains, ces mots nous questionnent sur la place que nous laissons au vivant autour de nous. Contrairement à nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et paysans, nous ne connaissons plus les plantes et les animaux que nous mangeons. Notre relation avec le vivant qui nous nourrit est réduite à une portion congrue. Cette distanciation a forcément des conséquences sur nos relations avec le vivant non humain. Accepterions nous la façon dont les animaux d’élevage sont traités si nous étions en relations avec eux ? Beaucoup d’entre nous habitent en ville et ont rarement l’occasion de se promener dans les champs ou en forêt. Quel contact leur reste-t-il avec le vivant non humain ? Les animaux de compagnie dont la présence comble peut-être un manque. Les parcs et les jardins, îlots de végétation dans le tissu urbain, sont sûrement le dernier endroit où beaucoup d’entre nous peuvent encore côtoyer régulièrement le vivant non humain.
Si l’évocation de la nature et les travaux de Philippe Descola nous font rêver, c’est peut-être parce qu’ils renvoient à une profonde aspiration de contacts et de relations avec le vivant non-humain. Nos derniers liens avec lui sont vacillants, les préserver et en créer de nouveaux semble essentiel pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.
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