3 septembre 2020. Le botaniste. Francis Hallé présente sur France Inter son nouveau projet : laisser pousser une forêt primaire dans l’Union Européenne. Ce projet enthousiasmant est hors norme. Ses particularités ? Sa durée. Il faut des siècles pour que se constitue une forêt primaire. Son mode opératoire : sélectionner une forêt de 75 000 hectares et ne rien faire ! Simplement observer et veiller à ce qu’aucune intervention ne vienne perturber la nature.
Avant d’aller plus loin, une halte par la case définition s’impose. C’est quoi une forêt primaire ? « Est qualifiée de « primaire » une forêt n’ayant jamais été ni défrichée, ni exploitée, ni modifiée, de façon quelconque par l’homme. Si elle l’a été – ce qui est très souvent le cas – mais si un temps suffisant s’est écoulé sans intervention humaine, le caractère « primaire » sera de retour. »i
Les forêts primaire se font de plus en plus en rares. Sous les tropiques elles sont victimes de la déforestation et des incendies. En Europe la dernière forêt primaire à Bialowieza en Pologne est en train de disparaître. En France cela fait bien longtemps qu’il n’y en a plus. Pour s’imaginer, essayer au moins, à quoi pouvait rassembler la France quand elle était recouverte de forets primaires, il faut lire le livre de Stéphane Durand « 20 000 ans ou la grande histoire de la nature ». De grands arbres aux larges troncs à perte de vue, leur feuillage forme sur des centaines de kilomètres une vaste voûte verte captant la lumière du soleil. Des rivières à l’eau claire, peuplées de moules, de saumon et de loutres. Les forêts que nous connaissons aujourd’hui n’ont rien de commun avec une forêt primaire. Même dans les plus préservées, l’intervention de l’homme est prégnante. Elles sont cloisonnées et marquées par l’exploitation du bois et la chasse.
Il n’est pas possible d’arrêter de couper des arbres dans les forets, nous avons besoin de leur bois. Nous avons également besoin de conserver un échantillon de forêt primaire. D’un lieu préservé où la nature peut s’exprimer, où l’on peut voir ce qu’est la taille d’un arbre après des siècles de croissance, la lumière sous une canopée formant un tapis vert recouvrant la forêt. Entendre les chants oiseaux et l’écho de ses pas , sentir l’odeur du bois mort qui se décompose, toucher la mousse sur l’écorce des arbres et l’eau limpide des rivières. Le projet de Francis Hallé peut sembler utopique. Pourtant il est raisonnable, 75 000 hectares c’est peu de choses comparés au million d’hectare de plantation de pins des Landes de Gascogne. Laisser une si petite surface à la nature ne mettra pas en péril notre économie. Se lancer dans une aventure qui prendra des siècles à se concrétiser peut sembler incongru à notre époque ou tout doit aller vite. Pourtant comme le rappelle Francis Hallé il a fallu des siècles pour construire les cathédrales que nous admirons aujourd’hui.
Sa mise en œuvre s’annonce à la fois tout ce qu’il y a de plus de simple et extrêmement compliqué. Après tout, il n’est pas compliqué de rien faire ? Et pourtant ne rien faire est antinomique avec nos habitudes et de nos modes de vie. Nous valorisons le faire, la recherche de la méthode la plus efficace pour atteindre un objectif comme l’explique Jacques Ellul dans ses ouvrages sur la technique. Sélectionner génétiquement des arbres pour les planter en rang comme du maïs, nous savons faire. Mais laisser faire la nature, l’observer sans chercher à en tirer des applications pratiques est devenu une posture de plus en plus rare. C’est dommage, il y a beaucoup a observer quand on sait que les forêts primaires sont les écosystèmes les plus riches en biodiversité, les plus performants pour stocker le carbone et l’eau, pour tempérer les excès du climat. Se priver de leurs services et de ce qu’elles ont à nous apprendre, c’est comme se tirer une balle dans le pied.
La démarche de Francis Hallé nous interroge aussi sur le sens de nos vies. Quand nous avons accès à une nourriture abondante et un logement bien chauffé que voulons nous de plus ? Accumuler d’autres biens matériels ? Accumuler l’argent pour se sentir plus en sécurité, tout en sachant que cela ne préserve ni de la maladie ni de la mort ? Avoir du temps pour ne rien faire et observer ? Observer nos semblables, penser au temps qui passe, observer la nature. Si l’on souhaite pousser le curseur vers l’observation, nous avons besoin de la forêt primaire. La découvrir à travers les livres de Francis Hallé est un bonheur. Savoir qu’elle existe à nos portes, déambuler sous sa voûte serait encore plus fort. Sa beauté pourrait être source d’émotion. La découverte de son altérité ferment d’ouverture.
Pour aller plus loin
La Terre au carré, Une forêt primaire dans l’UE, le projet fou de l’association Francis Hallé, 3 septembre 2020 https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-03-septembre-2020
iFrancis Hallé, « Il y a urgence à reconstruire de grandes forêts primaires », Le Monde 7 octobre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/07/il-y-a-urgence-a-reconstruire-de-grandes-forets-primaires_6014470_3232.html