Après avoir défini ce qu’est la technique selon Jacques Ellul, nous allons maintenant expliquer comment sa prédominance se manifeste. Pour cela, il ne faut pas étudier les techniques isolément mais comme un tout que Jacques Ellul appelle le système technicien. Il est régi par 5 caractéristiques : l’unicité, l’universalité, l’auto accroissement, l’automatisme et l’autonomie. Nous les présentons ici à travers des exemples, qui permettent d’expliquer les causes des bouleversements qu’a connu l’agriculture depuis le début du 20° siècle.
L’unicité
Avec l’unicité, il insiste sur leur caractère indissociable des différentes techniques et sur leur ambivalence. Elles évoluent ensemble. Par exemple, les variétés de semences ont évolué en fonction des contraintes imposées par l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides, mais aussi par celles engendrées par de nouveaux modes de transformation des aliments et de nouveaux circuits de distribution plus longs. L’homogénéité, l’aspect et la capacité des aliments à subir de longs transports répondent à ces contraintes.
L’unicité des techniques recouvre également leur ambivalence. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise techniques. Chacune a ses avantages et ses inconvénients. Même si, pour certaines d’entre elles, leurs avantages semblent être plus importants que leurs inconvénients, il ne faut pas oublier qu’elles sont insérées dans un système et que leur développement a nécessité, ou peut engendrer, celui d’autres techniques dont le bilan est moins reluisant. Par exemple, à leur début, les objectifs des recherches sur la radioactivité portaient sur des applications médicales avant qu’elles n’aboutissent à la création de la bombe atomique alors que la fabrication de poudre pendant la première guerre mondiale a débouché sur celle d’engrais chimiques pour l’agriculture.
L’auto-accroissement
Ces liens étroits entre les techniques sont à l’origine de leur auto accroissement. Chaque technique permet la création de nouvelles techniques. Il est ici question de l’innovation et de la recherche et développement. Pour Jacques Ellul, cela correspond à une logique d’auto accroissement car chaque innovation en entraîne plusieurs autres. Cela dépasse les chercheurs qui ne pensent pas le tout mais cherchent méthodiquement dans leur spécialité. La coordination se fait automatiquement, chaque technique obligeant la mise au point de nouvelles techniques. Par exemple, l’utilisation de pesticides pollue l’eau ce qui oblige à créer des techniques pour dépolluer l’eau, de nouveaux pulvérisateurs pour limiter leur dispersion hors des cultures traitées et à rechercher de nouvelles molécules, en espérant qu’elles seront moins polluantes.
L’universalité
L’universalité des techniques devient de plus en plus visible au fur à et à mesure que le système technicien se développe. Pour être compétitif un pays ou une entreprise doit utiliser la technique la plus efficace au niveau mondial. On assiste à une universalisation des techniques au niveau mondial et les particularismes locaux sont petits à petits mis à la marge. En agriculture, on constate une uniformisation des modes de cultures. Un nombre restreint d’OGM sont utilisés partout dans le monde avec les même engrais et les mêmes pesticides sous des climats très différents, alors que les semences et les systèmes de culture locaux perdent du terrain. Cette évolution s’accompagne d’une forte concentration des entreprises en amont et en aval de l’agriculture. Concentration des semenciers qui souvent fabriquent également les pesticides et herbicides, concentration des négociants et des coopératives, de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution.
L’automatisme
L’automatisme est une caractéristique essentielle du système technicien. Les individus comme les organisations ou les états sont obligés de s’adapter à l’évolution constante des techniques et de toujours utiliser les techniques les plus efficaces dans leur domaine. Qu’ils le fassent avec enthousiasme en pensant qu’elles rendront le monde meilleur ou qu’elles vont les enrichir ou sous la contrainte pour tout simplement survivre, le résultat est le même : les techniques les plus efficaces s’imposent automatiquement. S’ils ne les utilisent pas, les individus sont mis à l’écart et les organisations disparaissent. Les agriculteurs ont été particulièrement touchés par l’automatisme du choix des techniques. La majorité d’entre eux n’ont pas voulu ou pas pu s’adapter à l’évolution des techniques et ont du cesser leur activité. Ceux qui on pu les adopter l’on parfois fait sous la contrainte. Passer de l’élevage à la production animale et perdre le contact avec ses animaux est douloureux pour un éleveur. Avec ce passage, c’est toute le plaisir d’une relation harmonieuse avec les animaux qui disparaît. Les États ont également poussé les agriculteurs à adopter les nouvelles techniques afin qu’ils réduisent leurs coûts de production pour être le plus compétitif possible face aux autre pays sur les marchés internationaux. Rare sont ceux qui comme la Suisse ou le Japon ont protégé leurs agriculteurs de la concurrence étrangère pour assurer leur souveraineté alimentaire.
L’autonomie
On ne peut que constater que leur marge de manœuvre est limitée par rapport au système technicien. Jacques Ellul insiste sur l’autonomie de ce dernier. Pour lui, la technique enlève sa liberté de choix à l’homme même si ces perfectionnements lui donnent l’impression de pouvoir choisir. Ce sont bien les hommes qui mettent au point les nouvelles techniques, mais chacun ne comprend que ce qui se passe dans son domaine. Il ne décide pas des grandes orientations. Elles sont prises par chaque technicien dans sa spécialité mais aucun n’a une vision globale du système. La technique prend toujours le dessus sur la politique et l’économie.
La technique a ainsi une emprise considérable sur nos choix individuels et collectifs. Il faut en tenir compte, ne pas se voiler la face.
Laisser plus de place à la nature dans les champs va à l’encontre du fonctionnement du système technicien. Cela implique de ne pas utiliser toutes les nouvelles techniques qu’ils engendrent en toute autonomie et qu’il nous impose. Au contraire cela nécessite de mieux observer et comprendre la nature et de mettre au points des techniques locales pour perturber le moins possible son fonctionnement. Cela va à rebours de son universalisme qui tend à imposer une standardisation des modes de culture partout dans le monde.
Devant les contraintes qu’il nous impose, il ne reste qu’une petite étincelle de liberté que l’observation de la nature et la recherche de relations symbiotiques avec elle peut nous aider à faire grandir.
Pour aller plus loin
Jacques Ellul, La technique ou L’enjeu du siècle, Economica, 423 pages, 2008 (première édition en 1954)
Jacques Ellul, Le système technicien, Cherche Midi, 344 pages, 2012 (première édition en 1977)
Jacques Ellul, Le bluff technologique, Fayard/Pluriel, 768 pages, 2012 ( première édition en 1988)