Il est important d’analyser les blocages et les contradictions qui nous empêchent de mettre en place une agriculture plus proche de la nature alors que nous sommes nombreux à y aspirer. Les spécialistes qui se penchent sur la question nous proposent de nombreuses pistes intéressantes dans cette quête d’explications. Mais leur accumulation finit par devenir confuse. Pour les replacer dans un contexte plus large il est utile de les compléter par une analyse qui vise à rechercher quel est le facteur déterminant qui explique le fonctionnement de notre société dans sa globalité.
C’est à cette tache ambitieuse et salutaire que s’est employé Jacques Ellul (1912 – 1994). Professeur à la faculté de droit et à l’institut d’études politiques de Bordeaux il a écrit plus de 40 ouvrages dont une trilogie consacrée à la technique : la technique ou l’enjeu du siècle (1954), le système technicien (1977) et le bluff technologique (1988).
Pour aider ses contemporains à mieux comprendre les grands rouages de la société dans laquelle ils vivent, il a cherché à déterminer quel est le facteur qui explique son évolution. Selon lui, pour être considéré comme déterminant, ce facteur doit répondre à plusieurs critères. Tout d’abord, il doit avoir une part majeure dans l’explication de nombreux phénomènes importants. Il doit permettre de faire un lien entre ces phénomènes. Enfin il doit permettre d’expliquer la contradiction dans les résultats de l’analyse d’un phénomène. Pour lui le facteur déterminant est la technique. Bien qu’il ait présenté « la technique » dès 1954 dans le livre « La technique ou l’enjeu du siècle » l’utilisation de ce facteur déterminant reste pertinent en ce début de 21ième siècle. Jean-Luc Porquet s’est employé à cet exercice où il aborde des sujets d’actualité comme le principe de précaution ou les OGM à travers la pensée de Jacques Ellul.
Qu’est-ce que « la technique »
Le plus délicat pour aborder la pensée de Jacques Ellul est de comprendre ce qu’il entend par technique. Pour lui, une technique est une méthode « une méthode pour atteindre un résultat ». Cette définition est très large. Elle ne se limite pas à la conception à la fabrication d’objets comme une voiture, une maison ou un ordinateur. Elle recouvre également des techniques d’organisation comme celles utilisées pour organiser le travail, améliorer l’efficacité personnelle des cadres ou organiser l’entraînement des sportifs.
L’homme a toujours utilisé des techniques, mais jusqu’à la fin du 18° siècle, elles ne jouaient pas un rôle prépondérant dans sa vie. Elles n’avaient pas le rôle prégnant qu’elles ont aujourd’hui. Elles avaient pour caractéristiques de ne pas être présentes dans tous les aspects de sa vie (ex : avant le confort était spirituel et pas matériel), d’évoluer lentement et d’être locales.
A partir du 19e siècle, la situation évolue. Petit à petit à petit émerge, d’abord en Europe de l’ouest puis aux États-Unis, ce que Jacques Ellul appelle « le phénomène technique » ou plus simplement « la technique » qu’il définit comme « l’utilisation du moyen le plus efficace dans tous les domaines ». Autrement dit, dans tous les aspects de sa vie l’homme moderne est amené a utiliser une technique qui doit être la plus efficace à sa disposition.
Une fois cette définition posée il est important de préciser selon quels critères est défini le moyen le plus efficace ?. L’efficacité pourrait être quelque chose de subjectif auquel cas il serait difficile de déterminer quelle est le moyen le plus efficace pour atteindre un objectif. Cependant, dans le cadre du phénomène technique il existe des règles, qui permettent de déterminer quel est ce moyen le plus efficace, autrement dit la technique la plus efficace. Tout d’abord, la technique est rationnelle. Tout doit être pensé à l’avance, fait en fonction de normes et de procédés et logique. Des données chiffrées doivent êtres utilisées pour déterminer quelles sont les techniques les plus efficaces. Ce qui ne peut pas être chiffré, comme les conséquences de la destruction de la nature, n’est pas pris en compte au moment d’évaluer l’efficacité d’une technique.
Enfin la technique a une seule finalité : son propre développement. Elle n’a pas d’objectifs à long terme. Elle cherche simplement à se développer en suivant un modèle auquel Jacques Ellul attribue cinq caractéristiques l’auto-accroissement, l’unicité, l’universalité, l’automatisme et l’autonomie que nous présenterons dans un prochain billet.