Qu’est-ce qui réunit le hérisson et la panthère des neiges ? Au premier abord peu de choses. On peut croiser le premier au bout du jardin alors que la dernière vit dans l’Himalaya. Le hérisson est un petit omnivore, la panthère des neige un prédateur. Peut-être leur discrétion ? Il est rare de croiser le hérisson. La panthère des neiges est une championne du camouflage. Ils sont tous les deux en danger d’extinction. Il faut quand même admettre que la panthère des neiges est infiniment plus discrète que le hérisson ; le risque de la voir disparaître à brève échéance plus prégnant. Quelque chose de plus profond les réunit : ce sont des animaux sauvages. Savoir qu’il sont là et avoir la chance de les apercevoir a quelque chose de réconfortant. J’ai eu la chance de croiser les deux dans la même journée. La panthère des neiges dans mon imaginaire guidé par le récit de Sylvain Tesson et le hérisson, par hasard, derrière ma fenêtre.
Dans son ouvrage « la panthère des neiges » Sylvain Tesson nous entraînes sur les traces de la panthère des neiges au côté du photographe animalier Vincent Munier. Le voyage est long pour se rendre sur les terres des dernières panthères. Des plateaux et des escarpements à 5000 milles mètres d’altitude, loin des villes des champs et des routes. Pour les parcourir il faut braver le froid, toujours là même en plein soleil, l’altitude et les dénivelés. Et puis attendre, attendre longtemps, pour voir les animaux. Les journées sont ponctuées par de longs affûts, où le photographe se fond dans le paysage dans l’espoir que son regard croise celui de ces êtres qui ne font qu’un avec la nature. Ces longues périodes d’attente sont propices à la réflexion. Attendre, sans être sûr du résultat, simplement pour être là plus près de la nature, loin de l’injonction à l’action et au mouvement qui surplombent nos vies.
Pendant que les voyageurs souffrent du froid et peinent à se mouvoir, les animaux sont à l’abri du froid sous leur fourrure et se déplacent avec légèreté. Ils sont libres, dans leur élément. Aucun fil, aucune barrière ne les retient. Libres de simplement se déplacer pour manger, se défendre, se reproduire sans se soucier de porter des vêtements, de travailler ou de payer son loyer. Être là et vivre, tout simplement. Cette liberté dans l’immensité de la nature, les mots de Sylvain Tesson et les photos de Vincent Munier nous en offrent un fragment, une ébauche pour faire travailler notre imagination et nos rêves. La simplicité de la vie des animaux sauvages comme le négatif de nos vies où tellement de choses sont possibles qu’il est impossible de tout faire. Aucune course effrénée contre le temps n’y changera rien. Quand tout semble trop rapide, trop compliqué, trop imprévisible, il est apaisant de s’imaginer cette vie sauvage centrée sur l’essentiel.
Nul besoin d’aller au bout du monde pour la croiser. En lisant la panthère des neiges, je faisais des pauses pour observer l’épicéa par la fenêtre. Souvent je ne voyais que la silhouette familière de ses branches. Parfois des mésanges s’y tenaient. Elle naviguaient de branche en branche et faisaient un numéro d’équilibriste pour se poser sur des pieds de sauge et manger leurs graines. Ce spectacle me réjouissait, la vie sauvage n’existait pas seulement à travers les photos et les livres mais elle était là derrière la baie vitrée du salon, sorte d’affût pour voir la vie sauvage du jardin sans être vu. Plus grande fut ma surprise quand l’après midi j’ai aperçu un hérisson derrière mon affût domestique. Cela faisait des années que je n’avais pas vu un. Il faisait jour, sa présence était improbable et pourtant il ne semblait pas malade, il se déplaçait bien. Il profitait peut-être du calme qui régnait dans le jardin en cette période de fortes précipitations. il était affairé à explorer le sol. Connaissant son goût pour les limaces et les escargots il a du avoir de quoi se régaler. Je l’ai regardé derrière la baie vitrée sans sortir pour ne pas le déranger.

La photo prise à travers la vitre n’est pas bonne mais elle précieuse pour moi. C’est une trace de ce moment fugace où j’ai eu le plaisir d’observer une tranche de vie de ce visiteur sauvage et mystérieux du jardin.
Nul besoin de voyager loin pour éprouver l’émotion que procure l’observation des animaux sauvages. Elle est aussi forte près de chez soi que sur des terres lointaines. Vincent Munier l’explique dans une interview au Parisien « La rencontre avec un animal provoque une sorte de soulagement intérieur qui fait beaucoup de bien. C’est thérapeutique, comme des pansements sur nos blessures. Et je vous assure que vous pouvez vivre des moments extrêmement plus forts en observant un oiseau dans la forêt d’à-côté que, juché sur un 4 x 4, des léopards lors d’un safari organisé en Afrique. »
Pour aller plus loin :
Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 153 pages, 2019
Christophe LEVENT, Sur la trace des animaux qui nous entourent avec Vincent Munier, Le Parisien, 11 Mai 2020 (page consultée le 16 Mai 2020) http://www.leparisien.fr/environnement/vincent-munier-photographe-animalier-ecouter-un-merle-c-est-extraordinaire-11-05-2020-8314428.php